‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 25 sur 199 · LETTRE DE L'INFANT A CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

LETTRE DE L'INFANT A CHARLES-QUINT

des historiens et aux expressions tristes des gouverneurs, me semble tout à fait péremptoire. On peut regarder comme certain que, dès Tenfance, don Carlos avait révélé, par ses actes, un naturel violent et des inclinations perverses *. Les témoignages de divers diplomates, Badoero, ambassadeur vénitien, Duarte de Almeida, ambassadeur de Portugal, signalent en outre chez le prince « un orgueil sans égal » . Le Vénitien prétend même qu'il « ne pouvait souffrir de rester longtemps en présence de son père ni de son aïeul, le bonnet à la main ».

Quand Charles-Quint, après avoir solennellement abdiqué à Bruxelles, revint en Espagne, il ne paraît pas toutefois [qu'il ait trouvé rien à blâmer dans la conduite de son petit-fils. Mais il ne le vit que quinze jours, et dans un si court espace de temps, il est clair qu'il lui était impossible de le bien juger. Le 28 septembre 1556, il débarqua à Laredo en Biscaye. Le 2 octobre, on avait reçu à Valladolid la nouvelle de son arrivée , et don Carlos désira vivement se rendre immédiatement auprès de son aïeul : « Le prince s'est tellement réjoui en apprenant le retour de Votre Majesté, écrit don Garcie de Tolède, que si on le laissait agir à son gré, nul ne viendrait avant lui baiser les mains de Votre Majesté. Pour le retenir, je n'ai trouvé d'autre moyen que de lui représenter combien il serait peu convenable de rien résoudre sans votre aveu. Il envoie donc don

1. C'est dans ces termes que s'exprime un savant lûstorion espagnol, M. Lafuente : «t Sus malas inclinacîones, su indole aviesa, su tendenria à la crueldad. » Historia gênerai de Espana, XHI. 192.

Pedro Pimentai avec une lettre que Son Altesse a composée et écrite de sa main, sans l'aide de personne. Il se porte très bien, grâce à Dieu*. » A ce message était joint le billet suivant, le plus ancien qui nous reste de don Carlos , et dont je traduis fidèlement les expressions naïves (le prince avait alors onze ans) : « J'ai su que Votre Majesté était en sûreté, et je m'en suis réjoui infiniment, et à ce point que je ne saurais rien exagérer. Je supplie Votre Majesté de me faire savoir si je dois partir pour l'aller recevoir; et c'est pourquoi j'envoie don Pedro Pimentai, gentilhomme de ma chambre et mon ambassadeur. Je supplie Votre Majesté de lui ordonner ce que je dois faire, pour qu'il me l'écrive. Je baise les mains de Votre Majesté 2. » L'Empereur, qui allait se mettre en route, jugea ce voyage inutile : il s'avança à petites journées vers Valladolid, où il comptait s'arrêter avant d'aller enfouir dans la

i. « El pn'ncipe se lia alegrado tanto con la nucva delabuena venida de V. M. que, à dejalle hacer lo que quiziera, ninguno creo yo que llegarâ primero que S. A., â bcsar las manos de V. M., y . para detenelle no habido otro remedio sino decille que tan gran desacato séria determinar nada sin saber la voluntad de V. M., y para eso envia â don Pedro Pimentai con la carta que S. A. ha notado y escrito de su mano sin ayudarse de nadie. Esta muy bueno â Dios gracias, » etc. Lettre de don Garcie de Tolède à l'Empereur. Valladolid, 3 octobre 1556. Arch. Sim. Est., leg. H3.

2. Je conserve l'orthographe de la lettre du prince : « Ya e sabido q. V. mt. esta en salvamento, y eholgado dello infinitamente tanto q. no lo puedo mas encareçer, suplico a v. mt. q. me haga saber si e de salir a reçebir a v. mt. y adonde ay va don pedro pimentai gentilhombre de mi câmara y mi embaxador al quai suplico a v. mt. msmde lo q. en este se ha de hazer para q, el melo escriva beso las manos de v. mt. en vallid ij de otubre. Muy humilde hijo de V. mt. el principe. » Arch. Sim. Est., Icg. lli.

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solitude de Yuste sa grandeur morose et son génie désabusé. Il arriva le 21 octobre, et y reçut les hommages de la cour et du peuple. Le connétable de Gastille, le comte de Benavente, le marquis d'Astorga, Tamirante, les ducs de Najera et de Sesa, de nombreux grands d'Espagne, les prélats présents dans la ville, le corrégidor et une foule immense, vinrent saluer et accompagnèrent jusqu'au palais * leur souverain de la veille, qui leur apparaissait sans autre prestige que sa grandeur passée. L'Empereur, accompagné de sa sœur Éléonore, veuve de François 1^ ^, fut reçu sur le seuil par la princesse Jeanne sa fille, l'infant don Carlos, auquel il avait accordé la veille une entrevue au bourg de Cabezon, à deux lieues de Valladolid, et la reine Marie de Bohême, femme de son neveu Maximilien ^, II fit le plus aimable accueil à son petit-fils et parut charmé de le voir *. Après avoir donné quinze derniers joursr

1. C'est à tort que Cabrera (II, 90, XI) indique ici la maison du comte deMelito. L'aumônier Osorio, témoin oculaire et très exact pour ce genre de détails, dit simplement « le palais, » c'est-à-dire le palais royal.

2. Éléonore d'Autriche, fille de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, veuve en premières noces d'Emmanuel, roi de Portugal, épousa en secondes noces François I". Après la mort de son mari, elle se retira dans les Pays-Bas, puis en Espagne, où elle mourut en 1558.

3. Marie, femme de Maximilien, roi des Romains, de Bohême et de Hongrie. Elle avait accompagné son mari en Espagne ; elle retourna avec lui en Allemagne et devint impératrice. Elle étais mère de la princesse Anne de Bohême, que nous retrouverons plut loin.

4. « Entrd S. M. en esta villa miércoles en la tarde que fneron veinte y uno deste mes y sale con los grandes que aquî esperaban à S. M. al camino à, besar los pics à S. M. que fueron el condestablc y conde de Benavente, etc.. y fué S. M, recebido con muy

au monde, il partit pour le monastère qu'il ne devait plus quitter. On a prétendu que pendant ce court séjour à Valladolid, il fut profondément attristé de la conduite de son petit-fils. Je ne trouve ce détail que dans Strada, et dans le manuscrit d'un chanoine Gronzalès cité par M. Mignet. L'Empereur aurait même dit à la reine Eléonore : « ses manières et son humeur ne me plaisent pas, je ne sais ce qu'il pourra devenir un jour. » Ce témoignage que nul autre ne confirme m'est assez suspect. En vérité, à cette époque, don Carlos n'avait que onze ans et n'avait encore donné lieu à aucune plainte. Il n'y a donc pas à présumer que, pendant son court séjour à Valladolid, l'Empereur ait pu concevoir sérieusement ces sinistres pressentiments. Prescott me semble avoir légèrement accueilli ces indications assez vagues *. Sans doute, il est poétique de se représenter cet auguste vieillard, se souvenant de sa malheui*euse mère, reconnaissant dans son petit-fils d'effrayants symptômes et ne pouvant dissimuler son inquiétude en présence de cette maladie héréditaire qui semblait peser comme une malédiction sur sa race; mais il faudrait ici des informations plus précises. D'autres documents parlent au contraire de l'excellente im-

grande alegria, y llegaron SS. MM. al palacio... y la princesami sefiora bajo el patio cou el principe nuestro senor... En gran manera S, M. se huclga con el principe y me dicen que tiene muy grande contentamiento de S. A. » Lettre d'Osorio au roi. Valladolid, 26 octobre 1556. Arch. Sim. Est., leg. 114.

i. «Son regard perspicace vit assez clair, dit-on, dans la conduite du prince pour lui inspirer les plus sinistres appréhensions.» Prescott, Histoire de Philippe II, tra4. Renson et Ithier, I, 35.

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pression de Charles-Quint. L'ambassadeur vénitien Badoero représente même l'Empereur se complaisant dans ses entretiens avec son petit-fils, et lui racontant ses campagnes. Il ajoute même qu'un jour, Charles-Quint rappelant le souvenir de la fuite d'Inspruck, don Carlos s'étant écrié à plusieurs reprises que jamais il n'aurait fui , l'Empereur s'amusa fort à discuter sa conduite en riant et en admirant l'énergique obstination du prince *.

Quoi qu'il en soit de ce détail, il est certain qu'à côté de ces mauvais instincts signalés par divers écrivains , il y avait place dans l'âme de don Carlos pour de très bons sentiments; qu'à cette époque les premiers étaient encore peu développés, et que les seconds semblaient le fond de son caractère. Tiepolo, après avoir parlé de la cruauté précoce manifestée en diverses circonstances par l'infant, ajoute qu'on remarquait en lui toutefois beaucoup de franchise, de piété et un cœur charitable ^. Ses maîtres, ses médecins et un grand nombre de ses familiers paraissent, comme nous le verrons plus tard, lui avoir été très attachés et avoir trouvé en lui des qualités heureuses. Sa générosité, dont parle Tiepolo, se fit connaître dès cet âge par un fait qui ne manque pas d'une certaine grâce. Son alcade de cour, Hernan Suarez était pauvre, et ne savait comment doter ses

i. « Rciterô con riso di S. M. che egli mai non sarebbe fuggito. » Relazione di Badoero. Ms.

2. « È amico de verità.. è religioso.. e pietoso ai poveri, dandone segno con eleemosina che sempre eccede la mediocritâ.. e c splendidissimo in tutte le cose quando vuol beneficar qualch'uno. » Relazione di Tiepolo, Ms. déjà cité.

filles. Le jeune prince, auquel on ne donnait pas alors la libre disposition d'un grand revenu, voulait cependant faire un don à ce fidèle serviteur : il lui remit donc, le 12 août 1547, la cédule suivante : « Je déclare par ce billet signé de mon nom et scellé de mes armes que je vous donnerai à vous, le docteur Suarez, mon très grand ami, dix mille ducats, quand je pourrai^ pour le mariage de vos trois filles *. » Nous devons donc admettre tout ensemble les témoignages contraires et les témoignages favorables au prince. Ces actes de violence très réels, et que nous verrons suivis de beaucoup d'autres plus clairement établis, ne me font aucune illusion. Je n'y vois pas le fond de cette nature, plus bienveillante en vérité qu'on ne se l'imagine, mais seulement les premiers indices du trouble de l'esprit. Ils sont isolés, ils ne se rattachent à aucune des grandes

i. « Digo el principe don Gârlos que.por esta cédula firmada de mi nombre y sellada con mi sello, os darô â vos, el doctor Suarez, mi grandi'simo amigo, diez mil ducados para quando pudiere, para casamiento de vucstras très hijas. De Madrid, à doce de agosto 1557. » Alf. Guerra, en las anotaciones con que aumento la istoria de Talavera inédita en la Bibl. del Arc» de Toledo. — L'auteur d'ui livre sur les protestants espagnols, M. de Castro, qui cite ce document, en conclut l'avarice de Philippe II, qui laissait son fils sans argent. Nul cependant ne peut être surpris qu'un enfant de douze ans n'ait pas eu la libre disposition d'une somme aussi considérable. Il est vrai que M. de Castro échappe à cet argument en déclarant que vraisemblablement il y a erreur dans la date et qu'il faut lire 1567. Voilà ce qu'il serait bon de démontrer. Le style du billet est au contraire celui d'un enfant qui dit quand je pourrai (quando pudiere) comme il aurait dit quand Je serai grand. D'ailleurs, nous avons des documents qui établissent qu'en 1567 l'infant jouissait d'une pension assez considérable, et que, précisément en août 1567, qui serait, selon M. de Castro, la date de la cédule, ses revenus furent portés de soixante mille à cent mille écus.

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