‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 47 sur 199 · SONGE DE DON CARLOS · texte numérisé non relu

SONGE DE DON CARLOS

plus, et le docteur Mena, médecin do la chambre royale, crut devoir avertir Philippe II de la mort prochaine de son lîls^ Le roi, perdant alors tout espoir, quitta Alcala dans la soirée entre dix et onze heures. L'obscurité était profonde; c'était une nuit orageuse et sinistre. Il alla s'enfermer dans le monastère de Saint-Jérôme, à Madrid, sa retraite accoutumée dans les heures de deuil.

Les médecins demeuraient à Alcala dans une inexprimable agitation. Le duc d'Albe, qui n'avait pas quitté le prince un instant durant ces derniers jours, veilla comme de coutume, tout habillé, cette nuit à son chevet. On saigna don Carlos aux narines, on lui mit des ventouses, et enfin on obtint un sommeil de cinq heures. Durant cette nuit, le malade, dont l'imagination avait été sans doute extraordinairement surexcitée par la scène des reliques, crut voir le bienheureux Diègue dans son sommeil. Le saint portait, raconta depuis le prince à son médecin, son habit de franciscain, et à la main une croix de roseau dont les deux branches étaient attachées avec un ruban vert. Don Carlos, croyant voir saint François lui-même, aurait dit à l'apparition: « Pourquoi n'as-tu pas tes stigmates? » Il ne se rappelait pas les termes exprès de la réponse, mais se souvenait seulement que le saint, après avoir prononcé quelques paroles de consolation, lui avait promis une guérison prochaine ^ Il n'est pas étonnant

\, Voy. Fr. de la Pefia. Vida de San Diego, H. Ferreras, IX, 428, et la relation de Chacon.

(absraction faite de toute intervention miraculeuse dans cette mystérieuse aventure que chacun peut apprécier à son gré) que les hallucinations de la fièvre aient pris cette forme, et que de toutes ces impressions religieuses et sombres, son esprit malade et superstitieux ait composé une fantastique vision. Le savant médecin qui raconte ces détails ne paraît pas très persuadé qu'il y ait eu miracle dans les améliorations subséquentes. Je trouve dans son récit manuscrit (bibl. de Madrid) cette phrase omise dans l'imprimé : « Le vulgaire a cru que le salut du prince fut miraculeux ; mais, bien que par les mérites du bienheureux Diego ce résultat eût pu être en effet obtenu, néanmoins, et prenant dans son vrai sens le mot miracle, à mon opinion, ce ne fut pas là un miracle. Le prince fut soigné par les remèdes naturels et ordinaires dont on a coutume d'user en pareille circonstance. » Sans doute la crainte de l'inquisition fit supprimer cette phrase lorsque le récit fut publié.

Le lendemain dimanche 10 mai. le pouls était plus ferme, et le délire moins violent. Le duc d'Albe expédia immédiatement au roi l'alguazil Malaguilla, qui arriva à Madrid au moment où l'on promenait en grande pompe l'image de Notre-Dame d'Atocha, à l'intention du prince *. La reine et la princesse

i. Perada (/a Madona de Madrid) raconte que l'imago do Notre- Dame d'Atocha fut apportée dans la chambre du prince, et Prescott le dit d'après lui. C'est évidemment une erreur. Un tel fait eût été rapporté, sans aucun doute, par Daza Ghacon et Olivarés, si minu- 'tieux dans leurs relations, et qui se bornent à parler de la procession. Ils ne pouvaient oublier une cérémonie religieuse de- cette

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Jeanne, qui suivaient la procession, reçurent les premières cette nouvelle. Trois jours plus tard, Philippe II retournait à Alcala, où il trouva son fils avec toute sa raison. Daza Chacon avait continué son traitement, et en dépit des onguents du More, qui paraissaient avoir irrité la plaie, ses pansements adoucissants avaient singulièrement amélioré l'état du malade. Peu à peu l'enflure diminua, les yeux se dégagèrent, la fièvre diminua et disparut. Le 21, le roi, pleinement satisfait, retourna à Aranjuez. Le salut du prince était désormais assuré : la reine Isabelle s'empressa de remercier la ville de Tolède, qui s'était particulièrement distinguée par ses pieuses démonstrations au moment du plus grand péril, et qui lui avait envoyé une députation pour la féliciter : «J'ai appris, écrit-elle le 5 juin à la junte et au corrégidor de cette « très noble » cité, les processions et les prières qui ont eu lieu dans votre ville pour le salut du sérénissime prince, et la joie que vous avez manifestée lorsqu'il a plu à Notre- Seigneur de nous l'accorder. Vous vous êtes montrés en cela de dignes et loyaux vassaux du roi ; vous savez la satisfaction que Sa Majesté et moi nous avons reçue de cet heureux succès, et nous vous remercions de la visite que m'ont faite de votre part don -Juan de Arellano et Pedro de Berrio *. »

importance, ni la passer volontairement sous silence dans un récit destiné à être lu par le prince.

1. « Ayuntamiento y corrégidor de la muy noble ciudad de Toledo, he sabido las procesiones y plegarias que ahi se han hecho por la salud del seroniss" principe y lo que liabeis holgado de que Nuestro Senor haya sido servido de dârsela, que en ello correspondeis

Le 16 juin, Philippe II revenait à Alcala. L'infant, qui s'était levé le 14 pour la première fois, passa de son appartement dans celui de son père, qui l'embrassa avec la joie et la tendresse la plus vive. Le lendemain, il put donner audience à plusieurs ambassadeurs. Il ne put cependant leur répondre, raconte l'envoyé vénitien, que d'une manière fort embrouillée; il était extrêmement pâle et d'une faiblessse extrême. (Lettre de Tiepolo, du 20 juin 1562). Le lundi suivant, 23, il entendit la messe à l'église des Franciscains, dans la chapelle du bienheureux Diègue, dont le corps était resté exposé. Le dimanche 6 juillet, il se rendit à l'église de Saint-Bernard *, où son précepteur Onorato Juan célébra la messe, assisté par don Pedro Ponce de Léon, évêque de Placencia. Le 17 juillet, il quittait Alcala, et le lendemain, à dix heures du soir, il rentrait à Madrid.

Il avait montré durant cette terrible maladie, dont les crises et la convalescence n'avaient pas duré moins de trois mois , une grande patience et les sentiments de la plus haute piété. Il se confessa et reçut fréquemment l'eucharistie. Sans cesse, dans la journée, on l'entendait prier : il avait fait vœu de visiter différents célèbres lieux de dévotion, comme les

a tan leales vasallos del rey mi sefior, y ya podeis ver el contentamiento que S. M. y yo tenemos deste buen suceso, y os agradecemos la visitacion que de vuestra parte me han hccho don Juan de Arellano y Pero de Berrio. Yo la reyna. » Lettre de la reine à la cité de Tolède. Madrid, 5 juin 1562. Arch. Sim, Est., leg 141.

1. Don Carlos était particulièrement dévot à saint Bernard : « Divo Bernardo devotissimus. » J. Caramucl Lobkowitz. Philippus prudens, Antuerpiœ, 1639, in-4».

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chapelles de Notre-Dame do Monserrate de Guadalupe, et celle du crucifix de Burgos. Il leur offrit depuis de riches eœ-voto.

Les médecins avaient montré un grand zèle, et les seigneurs de sa maison ne furent pas moins dévoués; j'ai parlé du duc d'Albe : il faut ajouter que don Garcie de Tolède, depuis le jour de la chute jusqu'à la fin de la maladie, veilla presque toutes les nuits. Louis Quijada tomba malade d'érysipèle et de fièvre par suite de ses fatigues, et Onorato Juan^ malgré sa santé chancelante, ne quitta point le chevet du prince. Le roi resta longtemps auprès de son fils, à Alcala, et assista à quatorze des consultations qui eurent lieu entre les divers médecins assemblés. Voici quel était Tordre de ces consultations présidées par Philippe II lui-même : le roi se plaçait sur un fauteuil; derrière lui se tenaient debout les gnands et les nobles desa suite; à ses côtés le duc d'Albe et don Garcie de Tolède. Le groupe des médecins et chirurgiens formait devant lui un demi-cercle, et don Garcie, appelant tour à tour chaque docteur, lui ordonnait d'exprimer son avis en l'appuyant de démonstrations et d'autorités.

Le bachelier Torrés de Valladolid fut nommé médecin de la cour avec le traitement ordinaire. Quant au bienheuroux Diègue, Philippe II demanda immédiatement sa canonisation à Rome, suivant le désir du prince qui avait fait vœu de la solliciter. Mais le Saint-Siège ne montra pas tout l'empressement qu'aurait désiré la cour d'Espagne. Le cabinet de l'Escurial dut longuement insister avant de réussir. Dans

son testament du 19 mai 1564, don Carlos recommande qu'on poursuive activement cette affaire ^ ; le 15 mars 1568, Philippe II écrit à son ambassadeur auprès du saint-père: « Déjà devrait être commencée l'instruction pour la canonisation du bienheureux fray Diego. Je serai charmé qu'elle ait lieu le plus tôt possible. Je vous charge d'en traiter directement avec SaSainteté. Vous m'apprendrez quand on pourra en finir et quelle somme il sera nécessaire d'envoyer pour y pourvoir ^. » Malgré ces réclamations pressantes, le bienheureux Diègue ne fut canonisé que vingt-six ans après la guérison du prince, en 1588, par Sixte-Quinte

Tel fut, d'après les relations des docteurs Chacon et Olivarés, cet intéressant épisode de la vie de don Carlos. S'il faut en croire le premier de ces médecins, l'accident avait été prédit plusieurs années auparavant en ces termes : « Le prince d'Espagne sera en

1 « Porque estando en la dicha enfermedad desahuciado de los médicos, fué traido el cuerpo del dicho padre llamado fray Diego. » Testament de don Carlos, 19 mai 1564. Arch. Sim. Testamentos reaies, leg. 2.

2. « Pareceme que de razon ya debia estar traducido el proccso que toca à la canonizacion del S» Fr. Diego, y porque cuanto mas presto se hiciese, tanto mas holgaré yo dello, os encargo que habiéndolo tratado con S S. me aviseis cuando se podia acabar este negocio y del dinero que se ha menester para que se provea. » Lettre de Philippe II à son ambassadeur à Rome, 15 mars 1568. Arch. Sim. Est., leg. 1568.

3. « Fué canonizado por Sixto V en 1588. » {Calendarto espanol dans la Espana sagrada. Doc. inéd. XXII.) C'est donc par erreur que Colmenares {Hist. de Segovia) rapporte que cette canonisation eut lieu promptement : « Se efectud en brève. » Herrera {Hist. gênerai) dit seulement : « £1 santo pont/fice, a su instancia, le ha puesto en el numéro de los santos. »

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grand péril par suite d'une chute du haut d'un escalier, d'un étage ou d'un cheval. » Le devin qui prononça cet oracle est malheureusement demeuré inconnu, et je n'ai trouvé nulle part ailleurs mention de ce fait, que je m'étonne de voir accueilli avec tant de naïveté par un savant aussi grave. Ce fut du reste la seule prédiction dont le jeune prince ait jamais été l'objet, et quels qu'eussent été, depuis le retour de Philippe II en Espagne, les rapports entre le père et le fils, certes, après cette maladie où le roi avait donné tant de preuves de son amour paternel, où l'infant avait paru calmé par les souffrances mêm^s, rien ne semblait faire prévoir les agitations qui devaient suivre et enfin la catastrophe qui allait étonner le monde.

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