PORTRAIT ET CARACTÈRE DE DON CARLOS
L'infant retourna à Al cala passer quelques mois, d'octobre 1563 à juin 1564. ayant souffert encore de plusieurs accès de fièvre tierce. Mais comme il subit également diverses crises en cette ville, Philippe II ne jugea pas nécessaire d'y prolonger le séjour de riiéritier de la couronne et rappela son fils auprès 'de lui. D'ailleurs le prince avait grandi, et semblait fortifié : il put même prendre part à des jeux de cannes organisés par les jeunes seigneurs de la cour *. Puis il avait dix-sept ans ; le moment semblait venu, sinon de l'initier encore aux secrets de la politique et au maniement des affaires^ du moins de l'accoutumer à vivre au sein d'une cour sérieuse, préoccupée des grands intérêts de l'État, et de lui faire faire bientôt ses premiers pas dans la vie publique. Malheureusement l'étrange caractère du prince
1. Lettre de Soranzo, ambassadeur de Venise (4 juillet lo6i).
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déjoua ce plan : le roi put s'apercevoir bientôt combien Osorio l'avait trompé, combien les inquiétudes et les tristesses d'Onorato et de don Garcie étaient fondées, combien leurs aveux et leurs réticences contenaient d'avertissements sincères et de prévisions redoutables.
Don Carlos n'était pas le beau jeune homme que les romanciers et certains historiens se sont amusés à peindre. On lui a prêté des grâces aimables, un extérieur prévenant, une figure charmante, des yeux pleins de feu ^ Ces détails sont absolument contraires à la vérité. Le portrait de don Carlos qui se trouve chez le duc d'Ofiate démontre clairement cette erreur : « Ce qui frappe d'abord, dit M. Mérimée, c'est la triste tournure du modèle, ses épaules voûtées, sa taille penchée en avant et son expression mélancolique. Le teint est pâle, les yeux muets; toute l'habitude du corps dénote un être maladif. » Les descriptions de plusieurs témoins oculaires confirment ces paroles : les lettres des ambassadeurs de France et de Venise sont parfaitement d'accord avec le portrait, et cet ensemble de témoignages nous donne une complète certitude. « Il n'est pas beau, écrit Badoero en 1560, et Tiepolo, en 1563, ajoute : « Il est mal fait de sa personne, et laid de figure, bien qu'il ait la peau blanche et qu'il soit blond. Son dos est un peu courbé, et ses jambes sont d'inégale longueur. Il aime faire mal à autrui...
i. Leti, loco cit. — « Con las gracias de un exterior prebenido, con color admirable, la cabeza hermoza, los ojos llenos de espiritu. » Vida y muerte del principe don Carlos, Ms. B. I. 2632.
Il n'aime personne que je sache, mais il y a beaucoup de gens qu'il hait à mort... Quoique les Espagnols exaltent quelques questions, adressées indistinctement à ceux qui l'approchent, d'autres, d'après l'inopportunité de ces questions, jugent peu favorablement son intelligence *. » Un autre vénitien, Soranzo, en 1565, confirme la relation précédente : « Le prince, dit-il, n'écoute et ne considère personne, il fait même peu de cas de son père... il est d'une nature fort cruelle... dans les réponses qu'il fait il montre peu dé courtoisie et de bienveillance. Il hait particulièrement ceux qui le servent. Il a des caprices étranges... l'on ne sait rien trouver qui l'amuse. Tous les ministres le craignent parce que, s'ils lui résistent, il leur dit des paroles injurieuses ^. » L'envoyé de France, Forquevaulx, sans entrer dans les mêmes détails, ne représente pas don Carlos sous des traits plus séduisants. Après avoir parlé d'un des archiducs d'Autriche présents alors à Madrid, il ajoute : « C'est un jeune prince très gentil et sans comparaison d'aultre espérance que n'est le prince d'Espaigne; » plus tard, au moment où il était fortement question de marier don Carlos à la fille de Maximilien, il ajoutait, en rapportant le départ d'un courrier de l'Empereur : « Il est bien marri qu'il faille que madame la princesse de Bohesme espouse un prince si
1. » Non è molto disposto délia porsona, non è molto bello di faccia, benché sia bianco e biondo, è curvo alquanto, è non son le gambe eguali. » Relazione di Tiepolo, Ms. B. L Saint-Germain, 791, in-fol.
2. Relazione di Sora.izo. {Relazioni degli ambasciatori veneziarî, T.V, p. 119.)