‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 57 sur 199 · A Médina del Gampo · texte numérisé non relu

A Médina del Gampo

3. « Yo recibf vuestra carta en el bosque : yo estoy bueno, y Dios sabe si me holgaré de l'r con la reyna por veros Hàgase me saber como os ha ido en esto, si ha avido mucha costa; y fui de Alameda à Buytrago, y me pareciô muy bien, y non fui en dos dias en bosque, y aora viné en otros dos aquf donde estoy desdo el miércoles hasta oy. Yo estoy bueno. Acabo. Del Gampo à, dos do junio. Mi mayor amigo que tengo en esta vida. » Lettre de don Carlos, citée par Kircher, ibid, — Ces lettres paraissent, avec raison, déplorables comme style à Llorente, VU, p, 177, et à M. Lafuente, XUI, etc.

serve sur le caractère du prince une remarquable autorité. Lui seul était capable de le calmer par ses paroles, par la douce influence d'une sagesse aimable et d'un dévouement sincère. Don Carlos s'empressait de faire droit aux rares demandes que lui adressait son maître : « J'ai parlé de ce dont vous m'aviez chargé au docteur Velasco et avec beaucoup de chaleur, » dit-il dans un billet du 24 juin 1563, où il exprime encore son vif désir do se rencontrer prochainement avec l'évêque d'Osnia ^

Ces entrevues toutefois étaient difficiles. Bien qu'Osma ne soit guère à plus de quarante lieues de Madrid, cette distance est considérable pour un vieillard d'une santé débile. Aussi Onorato, à son grand riegret, était-il forcé d'ajourner sans cesse une visite qui eût été douce à son cœur. Du moins, s'il ne pouvait entretenir lui-même son ancien élève, aimait-il à lui envoyer des conseils sous une forme à la fois grave et familière ; on sait que le jeune prince était attentif à ces paroles, et l'évêque les mesure avec le tact de l'homme qui a l'habitude des cours, avec l'affectueuse sollicitude d'un maître, l'expérience d'un vieillard au bord de la tombe, et l'onction d'un ministre de Jésus-Christ. Je veux citer ici presque en entier l'une de ces belles lettres : elle fait parfaitement connaître Onorato, la pureté de ses sentiments, la noblesse de son âme et son affection pour l'infant qui savait si

1. « Hicé lo que vos me eneomendastcs con el doctor Velasco, y ipiiy encarecidaraente . » Lettre de don Carlos à Onorato, 2ï juin 1565, citée par Kircher, loco cit.

LETTRE D'OÎJORATO A L'INFANT i05

bien y répondre * :. « Votre Altesse a dû apprendre le peu de santé que Dieu m'a donné depuis deux ans. Elle sait aussi que je suis obligé de prendre soin dé moi-même pour être mieux en état de la servir... f ai donc résolu, voyant que les forces et la vie me manquent, d'aller passer quelque temps en lieu favorable à cette santé chancelante, et, si Dieu exauce mes désirs, de consacrer désormais toute ma vie au service de Votre Altesse. Je vous supplie donc d'agréer cette absence, et de joindre votre approbation à celle que j'ai reçue de Sa Majesté. Je vais à Xerahizeio , dans l'évêché de Placencia. L'air de ce pays est doux, les médecins disent qu'il convient à ma santé, et comme j'ai surtout souffert durant la fin de février et le commencement de mars dans les années précédentes, je désire me rendre dès avant l'hiver dans une région plus tempérée.

« Je prie Votre Altesse de se souvenir, durant mon absence et toujours, des recommandations que je lui ai faites nombre de fois. En somme, ce sont trois choses. La première est l'amour et la crainte de Dieu, le respect de ses commandements et l'observation des règles, non pas seulement à l'intérieur, rtiais encore à l'extérieur, en vue du bon exemple que

1. Cette lettre est sans date; mais il est vraisemblable qu'elle est de 4565. C'est à ce moment que les dissentiments entre Philippe II et son fils ont éclaté, et on voit que l'évoque d'Osma y fait allusion. Il annonce partir avant le commencement de l'hiver pour éviter les grands froids. On peut donc placer la date dans les mois d'octobre ou de novembre 1565. LIorente indique comme date le mois de mai 1566. Je doute de cette date, car la précaution d'Onorato au sujet de l'hiver eût été bien excessive.

Votre Altesse doit à tous *. » Ici Oiiorato entre dans divers détails de pratique, et, ce qui caractérise bien Tesprit du temps, même chez les hommes les plus doux et les plus éclairés, lui recommande de favoriser toujours le saint-office *. Mais bientôt, revenant à des considérations plus spéciales à son auguste élève, inquiet, comme toute la cour, de savoir divisés le jeune prince et Philippe II, et bien instruit des difficultés sans nombre que pourrait amener plus tard un' si redoutable état de choses, il s'efforce de les prévenir par ses conseils, et il ajoute avec une douce sévérité : « Le second devoir que je dois vous recommander, après l'obéissance à Dieu, c'est la soumission que Votre Altesse doit à son père, l'exacte observance de ses ordres et le désir de

1. « Senof... ya V. A. tendra entcndido de la poca salud que Dios ha sido servido darme de dos anos k esta parte, y tambien la obligacion que tengo de procurarla para mejor servir con ella à V. A.., he tratado de irme algunos dias à parte donde pueda alcançar salud, y sicndo Dios servido darmela, venir con ella asistir en el scrvicio de V. A. toda rai vida, y morir en el como lo deseo. Suplico à, V A... se sirva de tener por bien esta mi ausencia, y darme licencia que tambien S. M. ha sido servido darmela. Mi ida es a Xerahizeio, un lugar del obispado de Placencia, que por ser aqucUa ticrra templada y cual los médicos dicen conviene k mi salud, he acordado ir à ella... y doyme priesa à salir de aqui porque estos anos en fin de hebrero 6 principio de março me ha apretado mas esta mi indispo» sicion... y deseo por entonces estar en parte menos fria. Lo que suplico à V. A. es que se acuerde en esta mi ausencia y siempre de lo que le tengo suplicado muchas veces, que son en suma très cosas. La primera el amor y temor de Dios, con lo que à este esta anncxo que es mucha cuenta con sus mandamientos, y la execucion de elles no solamente interior, pero aun exterior, por el buen exemple que V. A. esta obligada à dar à todos. » Lettre d'Onorato Juan à don Carlos, citée par Kircher, Principis christiania etc., loco cit.

2. « Suplico a V. A. acuerde de tener por muy suyas para favorecer siempre las cosas del santo officio y de los ministres de él« » Id, ihid.

LETTRE D'OXOHATO A L'INFANT !07

lui complaire. Inrlépcndamment même des ordres particuliers de Dieu, qui subordonne à TeKécution de ce commandement les biens temporels en outre des biens éternels, cette voie plane et droite doit tout faciliter à Votre Altesse, et se trouvant ainsi aidée de Dreu en ses affaires, prenant sa divine Majesté pour boussole et pour guide. Votre Altesse fera en sorte que tout le monde soit satisfait, car on aime que les fils vénèrent leurs pères et leur obéissent : on tient pour certain que toute autre route est périlleuse, conduit à des peinçs visibles et ne procure jamais aucun avantage *. »

Après avoir indiqué au prince ses devoirs envers son père, il lui reste à insister encore sur ses devoirs envers ceux qui vivent auprès de lui. Ces détails n'étaient pas surperflus ; on verra plus loin combien les emportements de don Carlos étaient redoutables à son entourage, et comme non seulement ses propres serviteurs mais encore les ministres de Philippe II avaient à en souffrir, il était opportun d'essayer au moins la ressource des affectueux conseils : « La troi-

I. «... La segunda cosa quo se sigue, despues de lo que toca lï Dios, es la obediencia que V. A. esta obligado â tener â su padre con serville y contentalle en todo lo que se mandase, y V. A. entendiere que el desea por su bien y provecho propio, pues dejado à parte la obligacion que para ello hay, y ser tan expressa y particularmente mandado por Dios, que acordô en solo este mandamiento poner premio temporal de mas del eterno; es este camino llano y derecho para facilitar V, A. todas sus cosas y ser ayudado de Dios en ellas, tomando â su divina Magcstad por norte y guia, y de esta suerte terna à la gentc de su parte que naturalmcnte se satisface, y de paga de que los hijos reverencieii ù, sus padres y los sean obedientes, teniendo por cosa muy cierta como lo es que todos los otros caminos son peligrosos y errados, y que al cabo paran on trabajos visibles sin provecho alguno. » ld,f ibid.

i08 DON CARLOS ET PHILIPPE H

sième chose importante, dit encore l'évêque, est que Votre Altesse s'efforce en tout temps de traiter avec amour et douceur, soit en fait, soit en paroles, ceux qui l'approchent etla servent. Je l'ai déjà dit bien souvent à Votre Altesse, c'est une des choses qui donnent le plus de gloire aux princes, et dont la renommée se répand le plus de toutes parts, non seulement dans leur royaume, mais encore à l'étranger. C'est par là qu'on préjuge des inclinations d'un prince, puisqu'il y a lieu de présumer que tel il a été avec ceux qui sont d'ordinaire auprès de lui, tel il sera avec tous, et que s'il traite mal ceux qui le servent nuit et jour, il n'aimera pas se montrer plus favorable à ceux qui non seulement ne le peuvent servir, mais encore parviennent malaisément même à le voir.

« Je fais les mêmes recommandations à Votre Altesse pour sa conduite envers les serviteurs et ministres de son père : on estime d'ordinaire l'affection du fils pour le père d'après l'affection qu'il porte à ceux que son père aime et honore.. Ce que je dis des serviteurs et ministres s'entend aussi de tout autre, puisque Votre Altesse doit être un jour le père de ses sujets. 11 faut que Votre Altesse écoute avec attention tous ceux qui lui parlent, et s'ils lui demandent de solliciter Sa Majesté en leur faveur, qu'elle leur réponde en peu de mots distincts et clairs, sans sortir du sujet par des interrogations inutiles , sans les forcer ainsi à des réponses longues et pénibles dont ils préféreraient se dispenser. Je supplie surtout Votre Altesse de ne traiter personne avec dédain, ni en particulier, ni en

LETTUE D'ONORATO A L'INFANT 109

général. Je le lui ai déjà dit bien souvent : c'est un périlleux écueil pour les souverains qui peuvent de la sorte perdre l'amour de leurs sujets, comme il s'en est vu bien des exemples à l'étranger. Il est clair que le dédain n'oflFense de personne plus que des princes : d'abord naturellement les bommes désirent leur estime, et, en outre, plus ceux qu'on offense sont loin de pouvoir rendre mépris pour mépris, plus vivement ils ressentent l'affront.

« Pour éviter ce danger, toujoursj'aî regardé comme sage de ne pas s'enquérir de la vie des autres *, de ne pas se réjouir de leurs fautes, car il est avéré que de cette curiosité de grands maux peuvent se suivre. Celui qui n'interroge pas ne sait pas tant de détails, et, ne les sachant pas, il n'a point à en parler et à en ressentir de dédain. Au contraire, il arrive souvent que, connaissant trop de choses, on les garde mal secrètes, et que l'on cause ainsi de très grandes querelles dans sa maison, souvent même des rébellions dans le royaume. Il suit de là forcément qu'un prince perd tout crédit aux yeux des gens, nul n'ose plus se fier à lui : on ne lui dit plus même ce qu'il a besoin de savoir, malheur très grand pour tout le monde, spécialement pour les rois... Je supplie humblement Votre Altesse de me pardonner ma prolixité et de ne l'attribuer qu'à mon sincère désir de la servir *. »

1 Onorato ne condamne ici qu'une vaine curiosité, qu'un désir inopportun de connaître des détails inutiles, et il tombe sous le sens qu'il ne prétend pas imposer au prince l'ignorance de la vie passée des gens qui sollicitent des grâces.

2 «... La tercera cosa es que V. A. se esfuerce en todos tiempos

On a dû remarquer que Tévêque d'Osma insiste principalement sur trois choses : le respect envers

à ti'atar con amor y blandura h sus criados en obras y en palabras, pues, como otras muchas veces tengo dicho à V. A., es esta una de las cosas que mas lustre suele y puede dar a los principes, y que mas se publica en todas partes, y no solamente en los reynos propios, pero aun en los agenos, y de que se viene à tomar mas luz y resolucion de las condiciones y inclination de un principe pues se ha de prôsumir que cual fuere con essos pocos que trata de ordinario, séria con todos si los veniesse à communicar, y que s, trata mal ù, los que noches y dias lo estan sirviendo, que no holgaràdehaccr merced à los que apenas alcançan à verle. cuanto mas à podelle servir. Lo mismo ha de tener V. A. con los criados y ministros de supadre, pues es ordinario sacar por esto que tan amigo es el hijo dcl padre, y que tanto desea contentalo, quanto entienden que quiere bien à los que el padre ama y honra. Lo que digo de los criados y ministros entiendo decir tambien de todos los otros, pues se cria V. A. por padre de todos... que los que le vienen à ver y servir les recoja V. A. oyàndoles con atencion, y si algo le suplicaren que hable & su padre... que las palabras que se les dijcren sean pocas, y essas distintas y claras sin alargarse à mas preguntar ni necesitarlos k respuestas trabajosas y de que ellos holgasen de poderse excusar. Sobre todo suplico à V. A. traiga muy grande cuenta con no lastimar à persona alguna, en particular ni en gênerai, pues como muchas veces tengo dicho à V. A., es esto un peligroso negocio para los reyes, y de que mayores inconveuientes se podrian seguir quando viniesen por ello ô. perder el amor de sus sùbditos y que se han visto dcsto exemplos extranos : pues esta claro que estas cosas de nadie se tenian pejorque de los principes, por razon que naturalmente los hombres desean ser tenidos en mucho de elles... y lo otro porque cuanto mas lexos estan los injuriados de poderles lastimar & ellos como lo mismo, sienten mas la afrenta. Para remedio de esto, halle sietnpre por muy provechoso el no inquirir vidas agenas,' ni holgar de saber sus faltas, pues es averiguado que desta curiosidad vienen otros dafios, porque el que no pregunta no sabe tantas particularidades, y, ho sabiéndoles, no tiene tanto que decir ni con que lastimar. Tambien es ordinario que en el que trata de esto no puede ser muy secreto, y es causa de muy grandes rebueltas en su misma casa y reyno, y al cabo es fuerza que perdiendo el crédite con las gentes que no se ôsan fiar dél ni le digan lo que le conviene saber que es gran pérdida para todos, pero para los principes la mayor que pued ser... A V. A. humildemcnte suplico perdone esta prolixidad y la atribuya al desco que siempre tuvé de serville. » Id., ibid.

LETTRE UONOrtATO A LINFANT 111

Dieu et Tobéissance à ses commandements, la soumission au roi, la bonté vis-à-vis des inférieurs. A l'exception de la première recommandation, qui devait naturellement se rencontrer sous la plume d'un évêque, ce n'était pas là une série de lieux communs. Onorato n'était pas homme à prêcher à son élève, pour le plaisir de parler, des vérités si connues, si rebattues, et sur lesquelles tout autre, moins bien informé que lui, aurait également pu discourir. Par le fait, cette lettre si sage s'applique non seulement à tout prince, mais encore à. tout homme, par cela seul qu'elle offre, sur des données générales, de bons conseils qui peuvent convenir à tous. Mais si Ton va plus attentivement au fond des choses, on s'apercevra sans peine que ces mêmes conseils étaient spéciaux pour l'état moral de don Carlos et visaient précisément à détruire, s'il était possible, deux grands vices de sa nature, l'insubordination envers son père et des emportements terribles contre diverses personnes de la cour. Si l'on étudie les actes déréglés que nous avons à rapporter maintenant d'après un grand nombre d'histQriens et de témoins oculaires, on verra qu'ils prennent tour à tour pour la plupart l'un ou l'autre de ces deux caractères, et que si l'importance de quelques-uns de ces faits a été exagérée ou diminuée selon les diverses thèses, tous justifient les recommandations de l'évêque d'Osma. Rien ne démontre mieux l'erreur de ceux qui voudraient voir dans ces récits une invention ou une calomnie. La lettre d'Onorato avait un but pratique : il insiste sur des dé-

fauts particuliers à son élève, sans prétendre faire un traité général sur la conduite des princes. Il se tait sur bien des points dont il aurait parlé sans doute s'il eût écrit pour tous les héritiers de niaisons souveraines, et ne s'attache qu'à des réalités, voilant de véritables reproches sous la forme plus respectueuse du conseil, et faisant allusion à des faits pénibles pour sa tendre sollicitude.

Abordons maintenant l'étude des bizarreries, des haines, des violences qui finirent par révéler à la cour et au souverain un trouble étrange dans les facultés du futur héritier de tant de couronnes* L'histoire peut-elle oublier ici cette terrible maladie mentale héréditaire qui, après avoir brisé la vie de Jeanne de Castille, jeté dans de ridicules ou lugubres fantaisies la vieillesse de Charles-Quint, assombri le caractère de Philippe II, se transforma plus tard, chez Philippe III et Philippe IV, en demiimbécillité, reparut chez le malheureux Charles II, tout ensemble fou et atrabilaire, et emporta au t ombeau ce dernier descendant d'une dynastie illustre, mais funeste entre toutes au peuple qu'elle a gouverné ?

J'ai raconté déjà quelques-uns des actes, singuliers qui, dès l'enfance de don Carlos, avaient douloureusement surpris ses maîtres *. Son intelligence depuis lors ne s'était guère développée. Ses lettres le démontrent : on n'y rencontre pas assurément le style d'un jeune homme de vingt ans dont l'esprit est

Page 1