‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 69 sur 199 · MOEURS DE L'INFANT · texte numérisé non relu

MOEURS DE L'INFANT

8Îble que le prince, brûlé par la fièvre et tourmenté par cet irrésistible désir de mouvement qui travaillait son imagination inquiète, ait cherché dans ces courses à travers les rues la fraîcheur et la distraction. Entraîné par des occasions imprévues, peutêtre a-t-il fait plus tard tourner en parties de débauches ce qui était d'abord beaucoup moins grave. Quoi qu'il en soit, il est probable que ces désordres ne commencèrent qu'après la mort d'Onorato. Si la conduite du prince n'avait pas toujours été parfaite avant cette époque, du moins il avait évité le scandale, et Ton peut même dire que, sauf par ces sorties nocturnes, il n'en donna jamais* Aucun historien sérieux ne lui attribue d'aventures amoureuses : l'ambassadeur de Venise écrit seulement ces mots vagues : c On l'a cru longtemps trop chaste, mais depuis quelques mois il a donné des signes assez manifestes du contraire ^ » Or, Tiepolo écrivait en 1567, et l'évèque d'Osma était mort l'année précédente. Son silence sur ces questions se comprend donc parfaitement : peut-être même eût-il été dérisoire de recommander au prince une vertu

Je signale ces récits sans y attacher la moindre importance, parce que je ne les vois nulle part confirmés. Il faut se défier dans toute cette histoire des bavardages de la cour. Je m'étonne de voir trop souvent accueillies, à propos de don Carlos, des anecdotes dont rien ne prouve l'exactitude par un historien aussi distingué que M. LothropMotley. Hist. de la Révolution det Payt-Bas^ t UI, p. 360 et suiv.

1. « Per il passato é stato tenuto per troppo casto, ma pocki mesi sono, diede segniassai manifesti del contrario. » Relazione di Tie* polo, Ms. déjà cité.

«qi/e sa déplorable constitution lui imposait. Je m'explique.

« On Ta cru longtemps trop chaste, » disait Tiepolo : c'était une élégante manière d'exprimer les inquiétudes de la famille royale. Ce qu'on redoutait, ce n'était pas un excès de pureté, mais une incapacité physique absolue. Le secrétaire du roi écrivait dès le 7 mars 1562 à Martin de Guzman, ambassadeur de l'Empereur à Madrid : « L'indisposition du prince est toujours comme par le passé, » et il ajoute, parlant à mots couverts : « Il ne montre pas les symptômes qu'on attend d'ordinaire à son âge*. » Philippe II retardait le mariage de son fils, malgré les instances de Maximilien et de l'impératrice : sans doute ces lenteurs étaient amenées par diverses autres causes que j'exposerai en leur lieu, mais on ne peut hésiter à croire, avec un historien, que ses incertitudes sur la virilité de son fils n'eussent un grand poids dans son esprit ^. Quelques années plus tard, en 1566, l'ambassadeur de France donnait à sa cour des détails plus précis. Don Carlos était soumis à un traitement qui devait le fortifier, et développer, s'il était possible, ses aptitudes rebelles ou tardives. Mais le médecin de la reine ^ n'espérait

i. « Ni roostrar los otros efcctos que se requerian h su edad. » Lettre du secrétaire du roi à l'ambassadeur de l'Empereur, 17 mars i562. Arch. Sim. Est., leg. 651.

2. « Porque avia alguna sospecha que no era habil en la gencracion. » Herrera, Hisloria gênerai, Voy. p. 143 et suiv.

3. C'était sans doute le médecin français d'Isabelle, Vincent Mugnon, qui a écrit une relation manuscrite de la maladie de la reine en août 1564. Ms de la Bibl. Imp , 6273, Ms. lat.

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pas un heureux succès, et le disait nettement à Forquevaulx : « Nonobstant les receptes que ses trois médecins luy ont faict user pour le rendre habille d'espouser femme, c'est temps perdu d'en espérer lignée, car jamais il n'aura d'enfants *, » et l'ambassadeur ajoute : « Cela s'accorde au dire du prince d'Eboli (Ruy Gomez), qui m'en a quelques fois dict autant. » Cependant, le mois suivant (juillet 1567), on fit courir le bruit que les médecins avaient réussi : « Il est maintenant, écrit Forquevaulx avec une nuance d'ironie, en quelque opinion de demihomme naturel, à cause de quoi chascun des dicts médecins en rapporte mille escus de rente *. d Le Prince s'en vanta même à Dietrichstein. C'est sans aucun doute à ce résultat que Tiepolo fait allusion dans les derniers mots de la phrase que j'ai citée : « Mais, il y a quelques mois, il a donné des signes assez manifestes du contraire. » Cette impuissance venait-elle d'épuisement après des débauches trop violentes pour ce corps débile (on prétend qu'alors en effet don Carlos courait les mauvais lieux), ou bien était-elle un efiet naturel de la faiblesse physique du prince? On ne sait, mais j'incline davantage vers la dernière opinion, en voyant dès lo62, dans la dépêche que j'ai citée, le secrétaire de Philippe II exprimer son inquiétude.

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