‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 85 sur 199 · ELISABETH ET L'AMBASSADEUR ESPAGNOL · texte numérisé non relu

ELISABETH ET L'AMBASSADEUR ESPAGNOL

irascible, intrigant, fut choisi à dessein pour épier habilement les moindres actes du cabinet du Louvre, l'effrayer par ses violences et le fatiguer par ses manœuvres *; Don Diego Guzman de Silva fut envoyé à Londres.

Ce nouvel ambassadeur trouva le gouvernement anglais extrêmement préoccupé des négociations de Philippe II avec l'Ecosse : le secret avait transpiré, et jusqu'au milieu des fêtes de la cour, don Diego sentait percer l'inquiétude. Mais, tandis qu'il s'attendait à se voir accueilli avec une certaine froideur, l'attitude extraordinairement gracieuse de la reine le surprit. Elisabeth l'accabla de prévenances, l'entretint durant une longue entrevue des plus intimes détails de sa vie passée, l'emmena au théâtre dans sa loge, fit jouer l'air de la. Bataille de Pavie^ particulièrement cher aux oreilles espagnoles, affirma que nulle musique ne lui plaisait davantage 2, et comme l'ambassadeur, peu familiarisé avec la langue anglaise, ne comprenait pas grand' chose aux pièces qu'on jouait devant lui, elle prit la peine de lui ser-

cesse Anne, dans l'espoir de faire épouser cette môme princesse à Philippe H, si la reine Isabelle venait à mourir. Les lettres de Chantoney à Philippe H démontrent que c'était là une calomnie. l\ mourut dans ses propriétés de Franche-Comté, en i571.

i. Don Francés d'Alava demeura à Paris comme ambassadeur jusqu'à la fin de 1571, malgré les nombreuses plaintes de Charles IX et de sa mère, qui finirent cependant par obtenir son rappel. (Voy. sur cet homme d'État, dans mon livre intitulé : Grands seigneurs et grandes dames du temps passée le travail sur la correspondance inédite de Forquevaulx.

2. « Hizo taner à sus musicos la Batalla de Pavia^ afirmàndome que era la musica que oia con mas gusto. » Dépèche de don Diego de Gusman à Philippe 11^ 10 juillet 1564. Arch. Sim. Est., leg. 817.

vir d'interprète, et cela avec une complaisance inaccoutumée *.

Puis tout à coup, saisissant une réflexion de don Diego sur les mariages qui terminent d'ordinaire les comédies, elle lui demanda des nouvelles du prince d'Espagne : l'ambassadeur ayant répondu que Son Altesse avait grandi, elle ajouta, après un instant de réflexion et non sans une nuance de mélancolie fort bien jouée : « Enfin... tous me dédaignent... j'ai appris qu'il est question de marier l'infant à la reine d'Ecosse. » L'ambassadeur, qui n'avait pas d'instructions relatives à cette ouverture aussi bizarre qu'inattendue, se contenta de répondre que le prince avait été trop longtemps malade de la fièvre quarte pour qu'on ait jamais pu même songer à négocier aucun mariage, et qu'il ne fallait pas honorer de la moindre attention les bavardages des cours. — « Il est vrai, dit alors la reine, qui suivait son idée, et je le sais par moi-même. Ne disait-on pas à Londres, il y a quelques jours, que le roi d'Espagne vous avait envoyé pour traiter de mon mariage avec le prince son fils 2? » Don Diego ne releva pas cette in-

1. « De que yo entendiera poco si la reyna no fuera el interprète. » Ibid.

2. « ... Y como en estas comedias se trata las mas veces de casamiento, torndme â preguntar en lo pasado de V. M., y si el principe habia crecido. Yo le dije que si, y estuvo pensando un poco, y dijo : « En fin... todos me desdenan. Entiendo que se ha traie tado de casarle con la de Escocia. » Respondlle : « No lo créa « V. M. porque S. A. ha estado estos anos pasados tan indispuesto « y con tantas cuartanas y otros malos, que no ha podido de razon « tratarse de su casamiento, aunque agora tiene salud, y las gen- « tes tratan destas cosas como les parece, que no es nuevo, estan « sujetos los grandes principes a los dichos de todos. — Es esotan

PHILIPPE II RENONCH: a marie STUARÏ 175

sinuation, que la reine avait placée dans le dialogue comme un lieu commun de conversation, mais non pas sans l'avoir fait précéder ingénieusement de ce mot que j'ai cité : « Enfin, tous me dédaignent, » qui lui donnait tout son prix. Elle savait qu'il en est des paroles comme des chiffres, et que leur place détermine leur valeur. Don Diego, qui le comprit, ne manqua pas d'informer scrupuleusement sa cour de ce singulier entretien.

Mais Philippe ne fut pas dupe de ces avances : il aperçut à merveille, en dépit de ces discours, que la reine d'Angleterre ne songeait pas le moins du monde à épouser don Carlos, mais voulait seulement offrir un appât à son ambition, afin de détourner ses idées du mariage écossais. Il ne lui donna donc pas la satisfaction de croire qu'il daignât même songer à elle : ce qui le frappa seulement, ce fut la révélation du secret de ses négociations avec Marie Stuart. Il pensa qu'Elisabeth ne manquerait pas d'en avertir l'Empereur, et qu'il était temps de prendre officiellement un parti. Aussi à peine eut-il reçu la lettre de don Diego qu'il se hâta d'y répondre. Il suivait définitivement le conseil du duc d'Albe, repoussait l'idée du mariage écossais, au fond comme périlleuse, en apparence par affection pour l'Empereur et l'archiduc, qu'il regardait, dit-il, « comme son propre fils *, »

« verdad, dijo la reyna, que no ha muchos dias que se decia en « Londres que el rey enviaba un einbajador à Iratar para el « principe casamiento con migo. » Dépêche de don Diego de « Silva à Philippe II, ihid.

i « Como porque tengo al archiduque Carlos en lugar de hijo. »

exprimait simplement son désir de voir l'archiduc épouser Marie Stuart, et enjoignait à son ambassa- «deur « de sortir le mieux possible de cette affaire * » . Toujours fidèle cependant à son mauvais vouloir visà-vis de la France, il désirait ne pas rassureir trop bien le cabinet du Louvre, de peur que Catherine, délivrée de la redoutable concurrence espagnole et de la crainte de traverser les projets du cabinet de Madrid 2, ne parvînt à conserver Marie Stuart pour son fils. Philippe était si fortement décidé à s'opposer à cette union, qu'il ajouta de sa main sur la dépêche : <L Agissez de telle sorte que les Français ne perdent pas toute inquiétude sur ce point, et ne traversent pas les projets de l'archiduc en faveur de leur roi, car, en ce cas, mais en ce cas seulement, je recommencerais à négocier pour l'infant ^. »

Cette précaution était inutile. Marie Stuart était dès lors sur le point d'épouser Darnley *, — mariage

Lettre deTPhilippe H à son ambassadeur en Angleterre, 6 août 1564, Arch. Sim. Est., leg. 817.

1. « Os salgais lo mejor que pudiéredes de la plàtica de mi iiijo. » lùid.

2. « Procurais de caminar en este negocio de tal manera que no pierdan los Franceses el temor al casamiento del principe mi hijo, y no viendo d esturbando lo del archiduque, procuren de toraar à la reyna de Escocia para el rey de Francia. » Ibid,

3. « Como caminan en esto que sea de manera que no pierdan los Franceses el temor à lo del principe, de manera que no vengan en lo del archiduque y procuren lo del rey, pues en este caso solo volveria yo à la plàtica del principe. » Ibid.

4. On voit cependant qu'en 1565, Lethington essaya encore de renouer le projet du mariage espagnol ; mais ce ne fut qu'une vague tentative rappelée, pour mémoire, dans une dépêche de Diego de Silva en date du mois d'avril. (CoUeccion de documentos ineditos, XXVI.)

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