L'EGLISE ET L'ETAT
devant leur propre puissance, ils sentaient bien que la moindre rivalité eût divisé leurs forces et unissaient leurs efforts en faveur de la cause commune, sans vaine jalousie et sans défiances puériles. Ils acceptaient l'un de Tautre tous les secours et toutes les ressources que chacun d'eux pouvait mettre au service de l'œuvre colossale dont ils se croyaient, avec une foi inébranlable, isolément et réunis, les champions et les prophètes, le roi soutenant l'autorité théologique et morale de l'Église dont il prétendait confondre l'origine et l'expression avec celles de son autorité propre, l'Église reconnaissant le roi comme élu de Dieu pour assurer par des moyens humains le triomphe définitif de la religion sur les consciences. Ainsi s'était établi, ainsi persistait l'équilibre de ces deux puissances formidables qui appréciaient trop bien leur valeur mutuelle et la valeur que chacune d'elles empruntait à la présence de l'autre pour ne point se respecter, et qui usaient de leurs forces respectives pour affermir la force commune ; chacune se sentait froissée dans le plus intimé d'elle-même dès qu'on touchait à l'autre, et leurs convictions jointes à leur habileté fortifiaient, pour le plus grand malheur des libertés religieuses et civiles, leur puissance et leur unité ^.
1. Un mot de Golmenares (Hist. de Segovia, déjà citée) résume bien la pensée non seulement du roi, mais de l'Espagne à cette époque; il parle des révoltés de Flandre, et il ajoute : « Que prestose robelaron à Dios y al rey in uno. » C'est là aussi le sentiment qui explique la fureur de Philippe H contre les hérétiques et son mot célèbre au luthérien Carlos de Sessa, qui lui reprochait sa cruauté avant de monter sur l'échafaud : « J'apporterais le bois pour brûler
Les Flamands comprenaient le danger. Éloignés du centre du gouvernement, mais témoins des résultats qu'un tel système avait obtenus en Espagne, soumis à un pouvoir qui, sans a voir atteint encore de telles proportions, grandissait de jour en jour, ila pressentaient Finstant où le cabinet de TEscurial étendrait sur eux comme sur l'Espagne un despotisme fanatique de soi-même. Ils comprenaient que ce despotisme serait d'autant plus implacable que ses triomphes passés l'auraient affermi et de plus en plus persuadé de son droit, que la moindre résistance lui paraissant un attentat monstrueux contre un système sacré serait pour lui une déception douloureuse, inattendue, en même temps qu'un sujet de scandale et de pieuse indignation. Si l'Inquisition manquait encore au mécanisme du gouvernement qu'on leur avait donné, l'établissement du redoutable tribunal dans les Pays-Bas était la conséquence logique des principes reconnus à Madrid et dont on préparait sous main chez eux l'avènement définitif. Ils aperçurent, suspendue au-dessus de leur tête, la menace d'une centralisation qui absorberait en soi les libertés et les consciences, et résolurent d'arrêter, s'il était possible, par des plaintes respectueuses, la marche du cabinet espagnol.
Il était trop tard; le plan de Philippe II avait acquis dans la pensée du gouvernement une force et une autorité aussi absolues que si l'asservissement des
mon fils, s'il était aussi pervers que vous l'êtes.» (Yo trahere la lefia para quemar â mi hijo, si fuere tan malo como vos.) Golmenares, ibid.
INFLEXIBILITÉ DE PHILIPPE II i99
Pays-Bas était un fait accompli ; le roi ne pensait même pas à modifier l'œuvre qu'il considérait comme achevée, et manifestait une ténacité inébranlable- Ses conseillers, fidèles échos de ses paroles, ne cachaient pas la détermination de leur maître : le roi d'Espagne entend, disait Ruy Gomez à l'ambassadeur de France, « parler et procéder dans les Flandres en leur seigneur souverain et naturel comme il Test » (on sait quelle étaitla portée de ces termes), « car plustôt que sa Majesté l'endure autrement, il veuU demeurer sans Estats et sans vie^ » On voit par ces expressions combien le roi était inflexible ; il hâta toutes les mesures qu'il comptait prendre dans l'avenir, comme précaution et comme châtiment. Les Pays-Bas, qui avaient cru au contraire les détourner par leur attitude, étaient déçus dans leurs espérances; il fallait adopter sur-le-champ les suprêmes résolutions qu'ils avaient longtemps espéré éviter. L'orage était proche : on sait comme il éclata.
Les Flamands hésitèrent longtemps toutefois avant d'en venir à cette extrémité. Des édits formels avaient bien été portés contre les hérétiques, mais ces éditS n'étaient pas exécutés dans toute leur rigueur. La politique espagnole tantôt avançait et tantôt reculait, s'efforçant de gagner du terrain en chaque circonstance, augmentant le nombre des soldats espagnols dans les Pays-Bas et prétendant multiplier les évêchés. D'autre part, la duchesse de Parme, régente,
i. Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 3 décembre i566.
qui sentait bien les périls de la situation, donnait Tordre de procéder avec moins de rigueur contre les hérétiques, envoyait à Madrid faire des remontrances respectueuses, et n'obéissait qu'à demi aux ordres rigoureux qu'elle recevait de l'Escurial. C'est pourquoi, tandis que Philippe II lui écrivait que les Flamands auraient bientôt le salaire de leurs perfidies, çt qu'ils seraient châtiés de façon a à faire tinter les oreilles de la chrétienté, dût-il mettre en danger tout le reste de ses États ^ » , tandis que le comte Louis, frère du prince d'Orange, insistait pour une insurrection immédiate, Guillaume de Nassau lui-même, envisageant les choses d'un regard plus ferme, décidé à ne point fournir de prétexte à des violences qu'il prévoyait inévitables, et que la modération des opprimés devait rendre plus odieuses, inclinait vers des résolutions prudentes et, appuyé par le comte d'Egmont, se bornait à conseiller une surveillance active des actes accomplis et des projets caressés par le cabinet espagnol ^.
Ce fut vers cette époque, et tandis que ces dispositions expectantes dominaient encore parmi les grands seigneurs flamands, que deux d'entre eux, le marquis de Berghes et Florens de Montmorency, baron de Montigny, furent désignés pour aller porter au roi les doléances des Pays-Bas. Us devaient en outre s'efforcer d'obtenir la suppression des édits
1. Brandt, Hist. de la réfbrmalton dans les Pays-Bas^ p. 216. — Rudanus, p. 3. — Meteren, Hisl. des Pays-Bas, Amsterdam, 1597, in-fol., liv. II.