CHAPITRE II. 3i
Ihiiis une IcUre <1u 2^ mai, don Garcia de Tolède insista pour que Tenipereur appelai auprès de lui son jielil-lils (').
La j)rineessc doua Juana clJc-mènic en écrivit à sou jière : « Ce sera un peu de fatigue ])Our Voire Majeslé, u lui dit-elle, que d'avoir le prince à Yiisle, mais ce '^ sera lui donner la vie : aussi je supplii; Voire u l\Iajes[é d'ordonner qu'il s'y rende ijicontinenl, car u Votre Majesté ne saurait croire à quel poinl il im- <( porte qu'elle nous fasse à tous celle grâce ('). »
Des iusiances aussi pressantes, et les lernies dans lesquelles elles sont exprimées, doivent faire supj>oser qu'il n'y avait pas î\ reprocher seulement à don Carlos un manque d'application, mais que des penchants vicieux, de graves défauts de caractère, alarmaient ceux qui avaient mission de veiller sur sa jeunesse. On est porté ainsi à admettre ce que raconte, de ses inclinationsetdeson naturel, l'anihassadeurvénitien Badoaro. Il est vrai que cet ambassadeur n'étail jamais allé en Espagne; mais il parle d'après les récils qui se fai-
dc la rel;)cion mia y de foJo, ansi do lo qiio se hace por mi parte en el servicio de S. A., como de lo que en cosa que tanto va se deba niudnr. Estos dias se arma por las mafianas, y tnrnea a pié. que le hacc muy liuena dispusicion. Solo de harer mal à rabailo no frata S. A., porque no me j)arece que por agora lo debe usar. » [Coleccioii de rlocumeidus incditos, etc., t. XXVI, p. 400.)
(') Coleccion de dorumentos inédilos, etc., t. XXVI, p. 408.
(^) « .... Aunque sea un poco de trabajo para V. M<i, sera dalle la vida; y asi suplicoà V. M<> sca servido di^ mandarle ir lueso, porque no puede V. M<i créer lo que va en ([ue V. M'i nos baga à todos esta merced.... «> (Lettre du 8 août loSS, dans la Retraite et mort de C/iarlrs- Quitil, etc., t. Il, p. /.Gfi.)
3i DON CAUI.OS I:T PHILIPPE H.
saienl à la cour de Philip|)o II, dans les Pays-Bas. et là on pouvail èlre bien informé. Voici ce que Badoaro disail de don Carlos dans son rapport au sénat de Venise, quelques mois avant Tépoqucoù nous sommes parvenu :
« Le prince don Carlos est âgé de douze ans. Il a la lèle disproportionnée au reste du corps. Ses cheveux sont noirs. Faible de complexion, il annonce un caractère cruel. Un des traits qu'on cite de lui est que, lorsqu'on lui apporte des lièvres pris en chasse, ou dautres animaux semblables, son plaisir est de les voir rôtir vivants. On lui avait fait cadeau d'une tortue de grande espèce : un jour, cet animal le mordit à un doigt: aussitôt il lui arracha la tète avec les dents. Il paraît devoir être très-hardi et extrêmement porté pour les femmes. Quand il se trouve sans argent, il donne, à l'insu de la princesse, ses chaînes, ses médailles et jusqu'à ses habillements. 11 aime à être vêtu avec pompe.... Tout en lui dénote qu'il sera d'un orgueil sans égal : car il ne pouvait souffrir de rester longtemps en présence de son père ni de son aïeul, le bonnet à la main. 11 est colère autant qu'un jeune homme peut l'être, et obstiné dans ses opinions Son précepteur s'attache uniquement à lui
expliquer les Offices de Cicéron, afin de modérer l'im- })étuosilé de son caractère : mais don Carlos ne veut presque toujours parler que des choses de la guerre et lire que des ouvrages qui sy rapportent. Si quelqu'un des sujets de son père va lui faire de ces protestations dont on use ordinairement avec les princes, il les reçoit,
ClIAriTUK l[. 3li
cL le pronanl à pari, il le force à jurer, en un livre, quil le suivra dans loules les guerres où il ira: il le contraint ensuite à accepter à l'instant même queUiuc j)résent. Les Espagnols prétendent qu'il sera un autre Charles-Quint, s'il ne lui arrive pas ce qui est arrivé au roi des Romains, duquel, alors qu'il était infant en Espagne, on croyait généralement qu'il ferait des merveilles à la guerre ('). ))
Charlcs-Quinl , en choisissant pour sa retraite le monastère de Yuste, avait voulu s'affranchir de toute espèce de soucis et d'embarras ; « une vie tranquille, (( partagée entre le soin de sa santé et des exercices <( pieux, c'était là — nous l'avons dit ailleurs — ce « qu'il était venu chercher au fond de l'Estrémacc dure ("), » et si, cédant aux désirs du roi, il était intervenu dans plusieurs affaires importantes, il avait fallu, pour l'y déterminer, toute la sollicitude qu'excitaient en lui la gloire de son fils et la grandeur de la monarchie espagnole. La présence à Yuste d'un enfant turbulent et indocile, et la surveillance qu'il aurait eu ta exercer sur lui , auraient troublé son repos, altéré le calme dont il jouissait : aussi ferma-t-il l'oreille aux supplications de don Garcia de Tolède. Quand la lettre de la princesse doria Juana lui parvint, il souffrait de la goutte;^ il ne s'en vit délivré que pour retomber dans une maladie plus grave, et ce fut celle qui l'emporta le 21 septembre 1558.
(') Relations des ambassadeurs vénitiens sur Cliurles-Quint et Philippe II. pp. 63 et suiv.
(^) Retraite et mort de Charles-Quint, etc., t. II, p. lxii
La mort de ronipcrcnr ne fui pas sans cxcroer de I iiiîhuMice sur la coudiiile de don (Carlos : il rcspeclait cl rcdoulail son aïeul: au eoniraire, il navail ni erainle ni déférence ])our sa lanle dofia Juana. elles insliuelions éciiles de son père venaient de (rop loin, pour (|H"il <Mi fùl beaucoup IoucIk'. A |)ailir de celle é|)oque, on n'innniua qu'il sahandonnail de plus en plus à ses ])enclianls : une lellre dllonoralo Juan, adressée au roi pour lui seul, el avec; prière de la dccliirer après l'avoir lue. nous fournil là-dessus des rcnseii!;nenuMils qui niérilcMit plus de croyance que les rap|)orlsde l'aumônier Osorio('). Le précepleur s'cx- {triniail ainsi :
(c Son Allesse se porle bien. !)éni en soil Dieu ! Je fais, relalivenienl à se,s éludes, ce que je puis, el plus el avec plus de peine que ne feraient peul-élre d'autres précepteurs. Je regrette de ne pas réussir autant que Je le désirerais, La cause d'où je pense (juc cela i)rocède. Votre Majesté, par aventure, l'apprendra quelque jour de Son Allesse ("), s'il plaît à Dieu, ainsi que les efforts que je n'ai cessé de faire pour servir Voire Majesté el Son Allesse, au milieu de toutes ces diHlcultés, qui n'ont pas été peu nombreuses ni de peu de gravité. C'est pour moi un clia-
(') Voy., dans la Colecrion de rlocumenlos inédUna, etc., l. XXVH, pp. lOf), 190, 202, los lollrcs d'O^orio à l'Iiilippe II, des iO janvier, 23 avril et 17 mai 1o;39, où il dit H repcle que le prince « gana cada dia « en bondad, crisliandad y enlendimiento. «
(^) Par kSo;) Altesse Ilonornlo Juan entend évidemment ici la princesse dona Jnana : mais est-ce d'elle ou de don Carlos qu'il est question doux lignes plus bas?