CHAPITRE IX
Madrid ; les choses même qui auraient pu être divulguées sans le moindre inconvénient, restaient ensevelies par les ministres dans le silence le plus profond ('). C'était un sujet de grand désappointement pour les diplomates.
On citerait bien peu de souverains qui aient autant travaillé que Philippe II dans le cabinet. Les dépèches de ses ambassadeurs et de ses vice -rois, les rapports de ses ministres, les consultes de ses conseils, les mémoires et requêtes des particuliers, il voulait tout lire, et il apostillait tout de sa main ; il revoyait et corrigeait les minutes de ses secrétaires ( 2 ). Il avait établi pour règle que la moindre décision devait être revêtue de sa signature ; l'ambassadeur vénitien Giovanni Soranzo mentionne jusqu'à des cédules accor-
t 1 ) Voy., dans les Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles- Quint et Philippe II, pp. 224 et 243, ce que disaient là-dessus Tommaso Contarini en 4593, et Francesco Vendramino en 4595. Le système de silence qu'ils avaient trouvé en vigueur à la cour de Madrid y avait été pratiqué de tout temps sous le règne de Philippe II. Lors des troubles des Pays-Bas en 4566, le S r de Fourquevaulx, ambassadeur de France à Madrid, avait été particulièrement chargé par Charles IX de s'enquérir de ce qu'il y avait de vrai dans l'intention, attribuée au roi d'Espagne, de passer en Flandre et do confier la régence de ses royaumes à la reine Elisabeth, sa femme. Fourquevaulx répondit à son souverain qu'il n'était pas facile de le satisfaire : « car — lui disait-il — au conseil de « guerre n'entrent sinon le duc d'Albe, Ruy Gomez, don Jehan Man- « rique, le prieur don Antonio et un secrétaire d'État, desquels on ne « saurait arracher une parole de ce qu'ils arrestent entre eulx, et moins « de ce qui est résolu par le roy. » (Histoire d'Elisabeth de Valois, par M. le marquis Du Piut, p. 244.)
(*) Voy., à ce sujet, dans la Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, t. IV, p. 494, une lettre très-curieuse du garde des sceaux Hopperus au conseil d'État des Pays-Bas.
dant vingt ducats de gratification, jusqu'à des permissions telles que d'exporter un cheval des royaumes d'Espagne, auxquelles il fallait qu'elle fût apposée (*). Cette application infatigable au travail, cette volonté de connaître et de décider des questions même les moins importantes, ne tournait pas à l'avantage de la chose publique : au contraire, l'expédition des affaires en souffrait considérablement ; souvent , quand une décision était prise, elle arrivait trop tard. C'est ce qui faisait dire à un autre diplomate vénitien que rien n'était insupportable comme de négocier à la cour de Madrid ( 2 ).
Il était doué d'un bon jugement et d'une mémoire heureuse; il avait des notions de géographie, d'histoire, de mathématiques ; il possédait plusieurs langues ; il aimait les arts : les soins que s'était donnés le savant Siliceo, son maître, pour former son intelligence, n'avaient pas été employés sans succès. Mais il avait un défaut qui lui aurait fait perdre le fruit des plus belles qualités, défaut d'une gravité extrême dans le chef d'une grande monarchie : il ne savait pas prendre un parti; il consultait, il délibérait, alors qu'il aurait fallu agir. Thomas Perrenot, seigneur de Chantonay, qui le connaissait bien, n'écrivait pas sans raison au cardinal de Granvelle, son frère : « Quant à nostre
{*) Belazioni degli ambasciatori veneti, série I. t. V, p. Hb, (*) « .... Non potendo S. M. supplire a tut te le cose, vengono taoto ri tard a te le espedizioni, cbe tutto si fa fuori di tempo, ed è cosa insopportabite negoziar a quella corte.... » (Relation de Lorenzo Priuli, de 4576, dans les Relasioni, etc., série I, t. V, p. 255.)