CHAPITRE IX
« maistre, tout va de demain à demain., et la princi- « pale résolution en toutes choses est de demeurer « perpétuellement irrésolu ( x ). » Cette indécision dans le caractère fut cause de presque tous les malheurs de son règne.
Dans ses rapports avec les souverains étrangers, il faisait profession d'être observateur scrupuleux de sa parole ( 2 ).
Nous avons dit, en l'un des précédents chapitres, qu'il abhorrait la guerre ; il ne l'avait faite, au commencement de son règne, que parce qu'il y avait été forcé. Aussi s'empressa-t-il de traiter avec le pape Paul IV à des conditions si peu honorables pour lui que Charles-Quint, alors retiré dans le monastère de Yuste, ne put s'empêcher d'en témoigner tout haut son mécontentement ('); et, après les victoires de Saint-Quentin et de Gravelines, qui avaient frappé la France de terreur, il ne songea qu'à entrer en accommodement avec Henri II ( 4 ). Rien n'était plus opposé
( 1 ) Lettre du 6 octobre 4563, dans les Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. IX, p 568.
(*) « S. M. fa professione (fesser osservantissima délia sua parola, ne fin qui si è veduto che abbia mancato a* principi di quanto loro ba promesso.... » (Relation de Sigismondo Cavalli, déjà citée, p. 492.)
( 8 ) Voy. Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yuste, t. I, pp. 228 et 245; t. II, pp. 304 et 306.
(*) Les négociations se ressentirent du vif désir de Philippe II de conclure la paix. Granvelle écrivait, de Cercamp, le 2 novembre 4558, au confesseur du roi : « sea por nuestros peccados, ô, porque assf lo « quiere Dios, por otra cosa, no andan estos Franceses camino (si no se « mudan) de bacer paces , y deve nos dafiar haver ellos entendido la u gana que délias tenemos, y nos la querrian vendercara.... » [Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. V, p. 354.)
à ses penchants que cette ambition, ce désir de gloire dont l'empereur avait élé possédé, et qui l'avait fait s'engager dans de si grandes entreprises. Le mouvement , les fatigues répugnaient à sa nature. Il se souciait moins d'augmenter ses États que de les conserver ( 1 ).
Si le soin d'entretenir la paix avec ses voisins formait l'une des bases de son système politique, et s'il voyait avec déplaisir toute altération de l'ordre de choses existant en Europe ( 2 ), il y avait un point qui faisait plus particulièrement encore l'objet de ses préoccupations : c'était le maintien, dans toute leur pureté, dans toute leur intégrité., du dogme catholique et de l'autorité du saint-siége en matière de foi. Animé pour la religion d'un zèle qu'il poussait jusqu'au fanatisme — nous en avons déjà fait la remarque ( a ) — il se croyait appelé à être le bouclier de l'Église , dans un temps où elle était attaquée de toutes parts, et il était autorisé à le croire par le langage du souverain pontife lui-même ( 4 ). De là les mesures acerbes qu'il
(') * II re s'è visto, sin dai primi suoi anni, inclioare alla pace, esser inimico di guerra, non desiderare maggior stato di quello che s'abbia, e corne in questo è caldissimo ed ardentissimo, cosl in quest'altro delF acquistare esser tepido e forse pieno di ghiaccio. » (Relation d'Antonio Tiepolo, de 4572, déjà citée, p. 220.)
Dans sa relation de 1576, déjà citée (p. 258), Lorenzo Priuli dit aussi : « Ha sempreS. M. mostrato Panimo inclinalo a conservargli stati suoi a con la pace, e non ad ampliarli con la guerra. »
(*) « È nimicissimo di sentir rumori o innovazioni nella cristianità, ne puô aver maggior dispiacere che quando gli van negozj tali per le mani. » (Relation de Sigismondo Gavalli, déjà citée, p. 483.)
(■) Pag- 57.
(*) Granvelle lui écrivait de Rome, le 23 décembre 1566, au sujet de
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prit afin que l'hérésie ne pénétrât point ou ne s'étendit pas dans les provinces soumises à son sceptre • de là son intervention dans les discordes religieuses de la France, qui commença aussitôt après son alliance avec la maison de Valois et ne finit en quelque sorte qu'avec sa vie; de là encore l'opposition énergique qu'il fit, à Vienne et à Rome, aux vues de l'empereur Maximilien II concernant» le mariage des prêtres ('); de là enfin cette invasion de l'Angleterre préméditée dès le principe de son règne, quoiqu'il n'ait essayé de la réaliser que longtemps après.
11 ne faudrait pas croire toutefois que son dévouement au saint- siège fût entièrement désintéressé : les cruzadaS; les subsides sur le clergé et les autres grâces ecclésiastiques qu'il en obtenait, sous prétexte de faire la guerre aux Turcs , lui valaient chaque
Pie V :« El quiere muy tierna mente à V. M. y entiende, y lo dice mucbas a vezes, que es V M» la sola columna y fundamento de la religion. » (Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, t. II,
p. LVIII.)
Le nonce de Pie V à Madrid, l'archevêque de Rossana, rendant compte au cardinal Alessandrino, dans une dépêche du 28 septembre 4567, d'une conversation qu'il avait eue avec Philippe II, lui rapportait ainsi le langage du roi : « Che conosce l'obbligo che io gl'bavea detto che tiene « a nostro signore Dio, poichè pare che habbia permesso che in Sua « Maesià sola si posi hormai ogni speranza délia defensione et restau- « ralione délia religione cattolica, e che cercarà di non esser ingrato di « questo favore che l'omnipotente Dio fa più a Sua Maestà che a gl'al- « tri prineipi sccolari.... »— Voy., dans les Relazioni degli ambasciatori veneti, série I , t. V, pp. 62, 329 et 367, ce que disent, à ce sujet, Paolo Tiepolo, Gioan Francesco Morosini et Matteo Zane.
(*) Voy- le t. IX des Papiers d'Etat du cardinal ae Granvelle, et notamment la lettre de Philippe II au seigneur de Gbantonay, son ambassadeur, du 34 mars 4565.
année plusieurs millions d'or; il avait besoin aussi d'être bien avec la cour de Rome pour la sécurité de ses États d'Italie. Ce dévouement n'empêchait pas d'ailleurs que, dans les occasions, il ne fît sentir sa domination à l'Eglise, car il prétendait que le clergé lui fût soumis comme tous les autres ordres de citoyens : rien ne fut plus fréquent, -sous son règne, à Milan, à Naples, en Sicile, que les conflits de juridiction ecclésiastique entre ses ministres et ceux du souverain pontife. Dans les Pays-Bas il fit promulguer une pragmatique aux termes de laquelle nulles bulles, provisions ni autres dépéchés ou impétralions de Rome ou des légats et nonces apostoliques ne pouvaient être reçues et mises à exécution qu'après avoir été vues etplacétées par le conseil privé ou le conseil souverain de Brabant( l ). En Espagne, son conseil s'attribuait le pouvoir d'admettre, de rejeter, de modifier les ordres et les décrets pontificaux : là l'alcade ou le corrégidor qui n'avait pas été excommunié au moins pendant dix mois n'était pas réputé bon ministre ; on tenait pour le meilleur celui qui s'opposait le plus aux prétentions de la cour de Rome ( 2 ). C'est par ces procédés , ainsi que l'a dit un écrivain français dans une magnifique étude sûr la politique religieuse de
(') Cette pragmatique est de l'année 4574. — Voy. Loyens, Tractatus de euria Brabantiae, p. 287, et Van Espen, Opéra omnia, t.I, p. 567.
( 2 J « Non è tenuto per buon ministro quell' alcalde o corrégidor che non sia statp almeno dieci mesi scomunicato, e quello è tenuto per meglior ministro che fa maggior forza contra la giurisdizione ecclesiastica.... (Relation d'Agostino Nani, de 4598, dans les Relazioni, etc., série I, t. V, p. 485.)