CHAPITRE X
L'opposition qu'ils rencontraient devint plus vive encore lorsque, pour les doter, Pie IV, sur les instances du roi", eut statué qu'on leur annexerait. les abbayes situées dans leur voisinage. Cette combinaison avait un double avantage au point de vue du gouvernement : elle exonérait le trésor des pensions qu'il aurait dû payer aux nouveaux prélats, d'après la bulle de Paul IV ; elle faisait entrer dans les états les évéques, dont le roi se flattait que le concours lui serait acquis , quand il aurait des demandes à faire à ces. corps représentatifs de la nation, au lieu des abbés, qui y contredisaient fréquemment. Les abbés composaient, dans presque toutes les provinces des Pays-Bas, le premier ordre des états.
Mais ces mêmes raisons , la dernière surtout , étaient aussi celles qui faisaient repousser, par l'opinion publique, le plan que la bulle de Pie IV avait sanctionné.
A ces causes de mécontentement et à des embarras financiers dont nous parlerons dans la suite de ce chapitre, vint se joindre, pour rendre plus difficile encore la marche de l'administration, la jalousie des grands contre le cardinal de Granvelle, jalousie qui prit bientôt le caractère d'une haine déclarée. Dès lors tous les vœux, tous les efforts des mécontents, se réunirent pour conspirer le renversement de ce ministre. Une ligue à la tête de laquelle se placèrent le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de Homes, fut formée ouvertement dans ce but.
Les promoteurs de la coalition imputaient à Gran-
velle d'avoir écrit au roi que, tant qu'il ne ferait pas couper la tête à une demi-douzaine d'entre eux , il ne serait point seigneur des Pays-Bas ; ils prétendaient savoir aussi qu'il avait engagé le roi à venir avec une armée dans ces provinces, afin de les conquérir et de les mettre sous le joug. Us l'accusaient encore d'y vouloir introduire l'inquisition d'Espagne : c'était pour cela, suivant eux, qu'il avait conseillé l'érection des nouveaux sièges épiscopaux et s'était fait donner l'archevêché de Malines (').
Aujourd'hui que les correspondances les plus secrètes de Granvelle avec Philippe II ont vu le jour, l'histoire peut et elle doit proclamer l'injustice des imputations dont ce prélat était l'objet ( 2 ). Certes il y a plus d'une chose à blâmer dans la conduite de Granvelle, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fut aussi noir que ses ennemis prenaient à tâche de le représenter. Il n'était cruel ni par tempérament ni par principes. Formé à l'école politique de Charles- Quint et de la reine Marie de Hongrie , la violence
(') « ... Si dolevano che il cardinale dovesse haver scritto a V. M. che lei non saria mai signore di queste provincie, fin -a tanto che non havesse fatto tagliar la testa a mezza^docena di questi signori ; che sapevano che solecitava V. M. perché quella venisse in questi Stati, et che vi venisse pot en te per conquistar di nuovo queste provincie, et por loro il freno che volesse ; che il prefato cardinale voleva introdurre la inquisitione in questi Stati, et che senza dubio a questo fine si facevano li nuovi vescovadi, et egli ave va preso il primo. . • (Lettre de la duchesse de Parme au roi, du \ 4 juin 4562 : Arch. de Simancas, Estado, leg. 534.)
( 2 ) Nous nous permettons de renvoyer au jugement que nous avons porté sur Granvelle, et que nous avons appuyé d'actes et de faits nombreux, dans la Correspondance de Philippe II, etc., 1. 1, pp. cljx-clxxxii, t. II, pp. Ll-LVI.