Ruy Diaz de -(juintanilla
qu'il donna incontinent de certaines preuves de virilité. La joie qu'il en eut ne saurait se décrire. Il s'empressa d'informer de ce bel exploit le baron de Dietrichstein, afin qu'il le fit savoir à Vienne; il gratifia les trois médecins chacun d'une rente de mille ducats; il en assigna une de six^enls à son barbier, ainsi qu'à l'apothicaire qui avait préparé le breuvage. La donzelle qui s'était prêtée à cette singulière épreuve reçut de lui un présent de douze mille ducats, et il fit acheter une maison pour elle et pour sa mère *.
Ces prouesses de don Carlos ne se soutinrent malheureusement pas 2. Faut-il attribuer au désappointement qu'il en éprouva, l'habitude qu'il prit de courir la nuit les mauvais lieux , armé d'une arquebuse et commettant toute sorte
1. Voy. la lettre du baron de Dietrichstein à Tempereur, du 5 juin 1567 (Kocu, Quellen etc., p. 189). Dans cette lettre, tout intime et toute confideatielle, Tambassadeur donne des détails qu'il n9Us est interdit de reproduire ici. — Fourquevaulx mandait, le 30 juin, à Charles (X : « Le prince » est maintenant en quelque opinion de demi-homme naturel : car trois » siens médecins ont fait ce qu'ils ont peu de le rendre, de deux mois en » çà, habille et puissant d'habiter avec femme, ainsi qu'il en a faict les » preuves : à cause de quoy chascun desdicts médecins en a rapporté » mille escus de rente que ledict prince leur a donné et assigné, au de- B nier quatorze.... » — L'ambassadeur de Florence, Leonardo de Nobili, écrivant, le 24 juillet, au duc Côme de Médicis, lui parle aussi de cet événement. Voici comment il s'exprime : « A questi giorni tro medici e un » barbiere suo favorito li dettero non so che bevanda, talchè par che cosi » osasse debolmente con una donna ; e parendoli bcUa cosa, ordinô a lei » dodici mila ducati, e alli medici mille scudi d'entrata per ciascuno, e al » barbiere seicento..... »
2. Le même jour où Fourquevaulx écrivait à Charles IX la lettre dont nous donnons un extrait à la note précédente, il en adressait une autre à Catherine de Médicis dans laquelle il réduisait à assez peu de chose l'expérience qui venait d'être faite par don Carlos , et cela d'après le dire du médecin de la reine Isabelle, « que, nonobstant les receptos qu3 les trois » médecins luy ont faict user pour le rendre habille d'espouser femme, » c'est temps pjrdu d'en espérer lignée, car jamais il n'aura enfants, et » qu'il le sçait très-bien. » — Nobili fait allusion à la môme chose dans sa lettre du 24 juillet : « Pare, dit-il, che non polendo di nuovo usarS. A. » carualmente, comefece quella voila, l'affezione ai medici vada mancanlo. »
d*insolcnccs ? Le fait nous est attesté par les ambassadeurs de Florence et de Venise *, et les détails qui sont consignés dans les comptes des dépenses du prince sur des barbes postiches achetées par lui, sur des chemises perdues pendant des niiits qu'il avait passées dehors ou brûlées par ses ordres dans sa chambre*, n'y sont probablement pas étrangers.
Rien de tout cela n'échappait à la connaissance du roi, et Ton peut juger si les mécontentements qu'il avait de son fils en devenaient plus profonds. Ce qui le choquait encore au dernier point, lui qui était si économe, c'étaient les prodigalités de don Carlos et l'absence d'ordre et de règle dans ses dépenses. En élevant la dotation du prince à cent mille ducats, il s'était flatté d'avoir pourvu largement à ses besoins : il reconnut bientôt que le résultat ne répondait pas à son attente. Son fils continua à faire des dettes, et l'on n'en est pas étonné en parcourant ses comptes : il perdait assez d'ar^ gent dans des gageures fréquemment répétées^; il achetait à tout prix ce qu'il lui prenait fantaisie d'avoir.
Il eut envie, à cette époque, d'un ornement de chambre à coucher que le comte de Modica avait fait travailler à Milan,
1. « Tutta la notte va in bordello con poca dignilà e molta arroganza, » écrit Nobili le 24 juillet. — « Soleva virer molto castamente, ma » ora fa tanti disordini che per essi patisce strane malattie », dit Antonio Tiepolo dans sa relation au sénat do Venise, faite an mois d'août, 1567. — Dans une lettre au doge, du 22 janvier 1568, Sigismondo CavaUi écrit à son tour : « Tutta la notte andava armato con archibuzeti, commettendo diverse insolentie. »
2. oc .... A Felipe Forula, gorrero de Su Alteza, cincnenta reales qoe Sa Alteza le mandô dar por seis barbas postizas, y por ei raso en qne las forrô, y por cintas y otras cosas que les puso.... » (Arch. de Simancis, Contadurias générales^ 1» época, leg. 1110.) — « El 4» de agosto (1S67) » se perdiô una camisa de Su Alteza que la dejô ana noche que faé fnera... El 14 de noviembre (1567), so pcrdiu ô quemô nna canûsa en la cimara (le Su Alteza. » [Ibid., leg. 1070.)
3. Voy., dans le t. XXVII de la Coleceion de doeumentot inéditost ^^$ pp. 81 et suiv., les oxlraitsdcs comptes des dépenses de la maison de doa Carlos.
et qui pouvait valoir cpiinze cents écus; il en offrit vingt mille. Sa cassette était vide comme toujours; il manda Niccolo Grîmaldi*, pour lui emprunter cette somme. Le banquier génois la lui compta sur-le-champ, et se mit à sa disposition pour tout ce qu'il désirerait de lui. Don Carlos, prenant au sérieux ces paroles de courtoisie, lui demanda cent mille écus. Grimaldi se récria, disant qu'il ne les avait pas ; que, pour se les procurer, il lui faudrait compromettre son crédit, fondement de toute sa fortune. Le prince, avec les plus grandes menaces, lui fixa vingt-quatre heures (Je délai pour les lui faire tenir en argent ou en lettres de change; il chassa de chez lui le fils de Grimaldi qui était au nombre de ses pages. En vain on lui représenta que les offres du banquier n'étaient que .de simples compliments, que la somme qu'il voulait avoir était excessive : il répondit qu'on ne devait pas user de semblables compliments avec des princes tels que lui ; que Grimaldi prêtait au roi des sommes bien plus considérables sans tant de difficulté, et que, s'il ne lui procurait pas promptement les cent mille écus, il en arriverait mal à lui et à sa famille. Le prince d'Eboli et plusieurs autres personnages s'interposèrent pour lui faire entendre raison; ce. fut sans succès : il fallut que Grimaldi lui prêtât au moins soixante mille écus, qui servirent à payer les libéralités dont nous avons donné le détail, après avoir raconté l'étrange épreuve au moyen de laquelle il avait prétendu établir sa virilité 2. Le roi ne put s'empê-