CHAPITRE Xll
quittés. Il régnait entre eux une intimité qui était plutôt celle de deux frères que d'un oncle et d'un neveu : il est vrai que leur âge ne différait guère. Un jour qu*!1s jouaient à la paume, don Carlos s'étant laissé aller à dire à don Juan, à Toôcasion d'une discussion qui s'éleva sur un coup, que, n'étant pas son égal, il ne pouvait point disputer avec lui, don Juan lui riposta aussitôt qu'il était fils d'un père plus grand que le sien*. Ce fait montre l'étroite familiarité dans laquelle vivaient le fils légitime et le frère naturel de Philippe II ; mais les comptes des dépenses de don Carlos conservés aux Archives de Simancas en témoignent encore davantage : on y voit figurer fréquemment des cadeaux faits par don Carlos à don Juan, et surtout des gageures qu'il lui a payées*. Lorsqu'au mois d'octobre précédent^, le roi avait conféré à don Juan le généralat de l'armée navale, don Carlos, surmontant
1. Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Phi' lippe II y p. 196. — Brantôme, dont les dires ne doivent jamais être acceptés qu'avec réserve, raconte ainsi cette anecdote : « ... Ordinairement » ils avoient dispute, jusque-là qu'il l'appela une fois bastard et fils de
» p ; mais il lui respondit : 5t, yo lo soy, mas yo tengo padre mejor que
» 08, c'est-à-dire : « Oui, je le suis, mais j'ay un père meilleur que vous ; » » et en cuydèrent venir aux mains. » (OEuvres complètes, t. I, p. 321.)
2. Voici deux extraits de ces comptes, relatifs à une bague d'un grand prix et à une épée données par don Carlos à don Juan :
« A Jacome de Trezo, 800 ducados, que valen 299,200 maravedis, que S. A. le mandô dar, por una s6rlija de un diamante tabla que le comprô, el cual S. A. diô al senor don Juan de Austria... d (Contadurias générales, 1» época, leg. 1110.)
« En el 16 de agoslo 1562, en Madrid, diô S. A. al senor don Juan de Auslria una espada con sus talabartes guarnecidos con trencilla; era la
guarnicion negra y dorada â manera de unas roquecillas » [Ibid,,
leg. 1053 20.)
Les gageures perdues par don Carlos contre don Juan forment un nombre d'articles considérable.
3. « Hic nihil est aliud quam quod dominus Joannes ab Austria bis diebus prœfeclus universi maris creatus est... » (Lettre d'Hopperus à Viglius, du 29 octobre 1567, dans Joach. Hopperi Epistolœ, p. 143.)
son antipathie pour son père, avait couru à rEscurial afin de Ten remercier*.
Le 23 ou le 24 décembre ^, il appela don Juan dans sa chambre, où il s'enferma avec lui ; il découvrit à son oncle tout son dessein , et le sollicita de raccompagner en Italie : c Que » pouvez-vous attendre du roi? lui dit-il. Voyez comme il » traite son propre fils! Il vous laissera toujours pauvre. » Moi, si vous voulez seconder mes vues, je vous donnerai » le royaume de Naples ou TÉtat de Milan ^. »
Don Juan n'était pas moins ambitieux que don Carlos; mais l'ambition chez lui était réglée par la prudence et le jugement. Il vit tout d'abord combien était extravagante et périlleuse Tentreprise dans laquelle son neveu voulait rembarquer; il comprit qu'en s'associant à la cause de don Car-
1. « .... Doi di soDO, fù data la nova a don Gio. d'Âustria, a nome delre, del grado clie lo dava del generalato del mar, del che Sua Excellenzia se ne dimostra molto allegro, per il desiderio che tiene di'far prova di se e di venir in Italia. l\ giorno diedro, il principe di Spagna le condaaso a badar
la mano a Sua Maestà, ad un loco, 8 leghe di qua, dove hora si ritrova a
(Lellre de Sigismondo Cavalli du 30 octobre 1567.)
Dans un compte de dépenses payées par Juan Martinez de la Gnadri, se trouve l'article suivant : « A Garci Alvarez Osorio, ayuda de câmaia de » S. A., 140 ducadosque S. A. lo mandû dar, por tantos qu'él habia bns- » cado prcstados, para pagar las postas, quando S. A. faé al Eseorlal i » besar las manos d S. M. por la merced que habia hecho al seflor don » Juan de Aùstria del cargo de gênerai de la mar. » (Arch. de Simancas, Contadurias générales, 1» êpoca, leg. 1110.)
â. Je ne puis pas préciser autrement cette date; Fourquevaalx écrit à Cliarles IX, le 26 décembre, que le roi, qui est à TEscnrial, a mandé don Juan d'Autriche, lequel est parti par la poste la veille de Noël, a6n, commA l'on pense, « de résoudre avec luy certaines affaires de son armée de mer. »
3. « .... Lo pregô ad esser partecipe con lui in questo fotto, cercando con tal mezzo a persuaderlo che lui non hâve va maida.sperar cosa alcnna dal re, che certo lo faria vivcr sempre povero, vedendo corne trattava lai, che era fiolo ; che quando volcsse aiutarlo in ciô, li darta poi il regno di Napoli, overo il Stado di Milano.... » (Lettre de Sigismondo CaTalIi, du ââ janvier, déjà citée.) — La lettre de Nobili, da 25 janyier, confirme l'entretien de don Carlos avec don Juan, quoiqu*" avec des circonstances différenles.
GUAFITRE XII 351
los, il encourrait à jamais rindignation et le courroux du roi : or, c'était du roi que dépendait son avenir. Pouvait-il attacher quelque valeur aux offres de doh Carlos ? Comnoent ce prince les eùt-il réalisées? Quels moyens avait-il d'entrer en lutte contre son père? Où étaient ses trésors, ses armées, ses ministres, ses partisans? Et puis quelle confiance aurait-il inspirée à ceux qui le connaissaient?
A part ces raisons , bien faites pour saisir Tesprit de don Juan, il y en avait d'autres qui devaient parler à son cœur. Le roi n'avait eu jusque-là que des bontés pour lui. Il l'avait reconnu publiquement pour son frère, et lui avait donné un état digne de ce rang, tandis que le vœu de l'empereur Charles-Quint avait été que sa naissance demeurât secrète, et que sa vie s'écoulât dans l'obscurité d'un cloître. L'année précédente, il l'avait décoré de Tordre illustre de la Toison d*or*. Il lui avait donné un siège au conseil d'État; il venait tout récemment, malgré sa jeunesse, de l'élever à Tune des charges les plus éminentes de la monarchie^. Trahir le roi après tant de bienfaits, n'eùt-ce pas été se rendra coupable d'une noire ingratitude?
Don Juan savait trop quelle- était la véhémence de don Carlos, pour le contredire ouvertement, et surtout pour lui répondre par un refus positif; mais il essaya de le faire renoncer à son projet, en lui exposant les. difficultés qu'en éprouverait l'exécution, les périls même qui devaient en
1. Dans une lettre du l^raoût 1566, Tisnacq mande au président Viglius que, le 14 juillet, le roi a donné la Toison d'or à don Juan d'Autriche.
2. Sa nomination de général de la mer avait rempli de joie don Juan.
Le nonce écrivait, le 29 octobre 1567, au cardinal Alessandrino : « Il
» quale (don Juan) è tanto allegro di questo carico, che non si potria dir a> più, e mi ha detto che la sua prima uscita vuole che sia baciare il piede » a Sua Santità, il che faccndo li parera che ogni cosa sia per succederli » beue »
V>i UON CARLOS ET PHILIPPE 11
n'snilor pour lui. Don Carlos ne voulut rien entendre. Don Jiiiin :ilors IVn^agca à réfléchir encore sur les conséqueDces de sa dét4Tn)ination, et il le quitta, en demandant vingt-quatre heures pour y réfléchir lui-même *.
Son piirti était déjà pris. Le lendemain ' il écrivit à don Cirlos et il fit répandre le bruit qu il avait été mandé subitement à TEscurial pour des affaires dépendantes de sa (;har$re; il monta à cheval et alla trouver le roi, à qui il révéla ce qu'il venait d'apprendre des projets de son Gis *.
Philippe II, en ce moment, était tout entier livré à des pratiques do dévotion et de piété. Il s'apprêtait à assister
1. a Qiiamlo Sua Allezza communico tatlo'ciô con don Giovanni, lui j> presc tempo vinti-quattro oro a risolversi. » (Lettre de Cavalli, da 22 janvier 1568.)
â. (^e sérail le jour môme, si l'entrevue avait eu lien le 24. (Voy. la note 2, à la p. 350.)
3. Ce fait est consigné dans les dépêches de plusieurs ambassadears; et, quelque temps après Tévénement, il acquit un caractère de notoriété, aussi bien dans les cours étrangères qu'à celle de Madrid. Dans sa relation sur don Juan, près lequel il fut envoyé à Naples, en 1575, Tambassadear vénitien (lirolamo Lippomano ne manque pas de rappeler qne le rokpat apprécier sa fidélité et sa patience , ainsi que la prudence singaliëre qa*il montra, lorsque, étant encore bien jeune, il ne voulut pas s'assoder aux machinations de don Carlos, et, au contraire, il les lui déconvrit, an grand péril (le sa vie : « Avendolo conosciuto il re di provata fede e di esarcitata » pazienza, né potendosi scordare dclla singolar pmdenza cbe dimostrô » quando, ossendo ben giovanetto, non vole acconsentire alli trattali del 3> principe Carlo, anzi, con gran pôricolo délia vita sua, lî scopri a Sna » Maestil. » Voy. lielations des ambassadeurt vénitient tur CharUi- Quint et Philippe II, p. 206.
Dos avis secrets, envoyés d'Anvers au gouvernement anglais, et qui sont au State pnper office, papiers de Flandre, concordent avec les docnments que nous venons de citer. L'un, daté du 15 février 1568, porte: « Vog^ono » dire che la detta congiura sia stala scoperta dal medesimo don Gio. » d'Austria. » Dans un autre, qui est du 6 mars, on Ut : « Del case del » principe di Spagna se ne comincia a parlare piû claro, dicendosi cbe y> volcva machinaro conlro la persona del padre, e che il tntto sia stato D SCO porto da don Gio. d'Austria, al quale il principe comnnicô il sac mal- » vaKgio pensiero, recorcando lo aggiuto suo »