CHAPITRE XIV
En Espagne, personne ne prit plus de part au sort de ce malheureux prince que la reine Elisabeth, En apprenant l'arrestation de son beau-fils, elle versa des larmes, et elle ne cessa -de pleurer que sur l'injonction expresse du roi*. Le billet suivant, qu'elle écrivit à l'ambassadeur de France, porte Tempreinte de la tristesse que cet événement lui causait :
«c Monsieur de Forquevaux,' je vous ay voulu à ce matin escripre ce qui passoit au fait du prince. Mais l'aubligation que je luy ay, et la peine en laquelle est le roy, pour avoir esté contraint de le tenir et mettre comme il le tient, m'ont mise de façon que j'ay craint de ne le vous savoir compter comme j'eusse voulu : vous asseurant que je ne ressens moins son infortune que s'il estoit mon propre fils, car, si je le désirois, c'estoit pour faire cervice, en reconnoissance de l'amitié qu'il me porte. Dieu a voulu qu'il est déclaré ce qu'il est, à mon grand regret. Au demeurant, le roy m'a commandé de n'escrire tant qu'il me die, et que je vous maudisse que ne dépeschiez le courrier, et, outre cela, a fait commandement qu'il ne sortît un courrier ny homme de pied ny de cheval, sans qu'il commandast autre chose. Et quant à moy, je suis de façon que je ne croyes ne vous dire ici rien à propos, et pour ce feray fin.
» Élizabet 2. »
1. Fourquevaulx, annonçant à Catherine de Médicis, dans une lettre du 19 janvier, l'arrestation de don Carlos, lui dit : « La royne s'en passionne » et en pleure pour l'amour de tous deux, veu qu'aussi le prince Taime » merveilleusement. » Il lui écrit, le 8 février : « Jusques à ce que le roy » lui a défendu les pleurs, elle n'a cessé de pleurer, deux jours, la disgrâce » de son beau-fils. » L'auteur de la Relacion histôrica dit aussi : « Reyna » y princesa lloran. >•
2. C*est à l'obligeance de M. Mignel que je dois la connaissance de cette lettre, qui a été tirée des archives de la maison de Gramont.
Pondant longtemps Elisabeth ne put se consoler de l'enij)iisonnement du prince ; plus de deux mois après l'événcnient, on craignait encore que sa santé n'en eût subi une altération assez grave pour mettre en péril le fruit qu'elle portait dans son sein *. La princesse doua Juana, quoiqu'elle n'eut jamais eu à se louer de don Carlos, s'affligea aussi de la rigueur dont il était l'objet ^. Don Juan d'Autriche, qui, par ses révélations, en avait été plus que personne la cause, soit ({u'il on éprouvât quelque remords, soit plutôt qu'il voulût feindre, car on ne tarda pas à remarquer qu'il était plus que jamais dans les bonnes grâces du roi », se montra en public vêtu d'habits de deuil ; mais cela déplut au roi, et il lui fallut les quitter *. La reine et la princesse se préparai(înt à solcnniser l'anniversaire du roi de Portugal don Sébastien avec d'auiantplus de pompe que, ce jour-là », le jeune monarque devait être déclaré majeur : les ordres qu'elles as aient donnés pour cette fête furent révoqués.
Dans l'état d'abaissement où était la grandesse d'Espagne, Philippe II n'avait pas à craindre d'elle de représentation sérieuse sur l'emprisonnement de son fils. Nous avons eu sous les yeux les ré|)onses du connétable et de l'amirante de Castille, des ducs de llnfantado, de Medina-Sidonia, d,e Médina de Rioscco,-de Gandia, de Francavilla, des marquis de Dénia et de los Vêlez. Ces réponses semblent avoir été
1 « a ... Vassi dubitando que la regina, sal trayaglio che prese délia ritenziono dcl principe/ corne frcscamente grayida^ si sconciaase... » (Letira de Nobili au duc Gôme de Médicis^ dn 30 mars 1568.)
!2. Voy. la note 1 à la page précédente.
3. « Don Gio. d'Auslria è in molta gratia di Sua Maeslâ. Ha ordinato che entri nelli consigli di Stato e di guerra... » (Lettre de Sigismondo Cavtlli du 2 mars 1568.)
4. Relacion hitlôrka, — Lettre de NobiU du 25 janvier 1868* 8. SO janrier*