CHAPITRE ir S
nétré dans ce pays, et, circonstance bien notable, elles y avaient pour principaux propagateurs deux hommes qui, par leur savoir et leur doctrine, s'étaient attiré la bienveillance particulière de Charles-Quint, qui avaient été ses prédicateurs favoris, et dont il avait employé la parole éloquente contre les protestants d'Allemagne. L'un, Constantino Ponce de la Fuente, chanoine magistral de Sévillé, s'appliquait à les répandre dans l'Andalousie; l'autre, Agustino Cazalla, chanoine de Salamanque, avait choisi la Vieille-Castille pour le centre de ses prédications : c'était le plus souvent à Valladolid, dans la maison de sa mère, dona Leonor de Vibero, veuve de Pedro Cazalla, contador du roi, qu'il réunissait ses adhérents ^
Ces deux foyers d'hérésie furent découverts, quelques mois avant la mort de Charles-Quint, parles soins de l'inquisiteur général. Fernando de Valdès, archevêque de Séville. Nousallons dire comment, en ce qui concerne le dernier ; nous avons là-dessus des informations très-précises que Valdès lui-même mit sous les yeux de l'empereur : il n'est pas de notre sujet de parler de ce qui se passa en Andalousie.
Valdès était à Valladolid, occupé d'affaires très-importantes pour la religion, lorsqu'on vint lui révéler que des personnes , en grand secret et sous couleur d'enseigner des choses qui paraissaient saintes et bonnes, y mêlaient des
« Questo consiglio é di tanta antorità e tan (a venerazione ehe tutti tre- >» mano di lui. » (Relazioni degli amboBciatori veneti al senatOy série i^, t. II, p. 40.) — Federico Badaoro disait, à son tour, dans sa relation de 1557 : « Procedono tanto rigorosamente che inducono terroi^e in tutti....» ( Helatiom des ambassadeurs vénitiens sur Charles - Quint et Philippe il, ]^, 1±)
1. Llorente. Histoire de V inquisition, passim. — Adolfo de Castro. Historia de los protestantes espanoles, pp. 160 et suiv. — Mignrt. Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère de Yaste, pp. 352 et suiv.
maximes mauvaises ei hétéiodoxes. Les révélateurs étaient (lu nombre de ceux qu'on avait voulu endoctriner; ils étaient scandalisés du langage qu'ils avaient entendu tenir. Yaldès se garda d'éclater d'abord : il prescrivit, au contraire, aux dénonciateurs de retourner aux conventicules où ils avaient assisté, de tacher de recueillir par écrit quelques-unes des opinions qui y étaient avancées, et surtout de s'attacher à connaître les noms de ceux par qui elles étaient expliquées et soutenues. Il obtint ainsi la plupart des éclaircissements qu'il désirait. Il dissimula pourtant encore, dans l'espoir de mettre la main sur un plus grand nombre d'affiliés à la nouvelle secte.
Sur CCS entrefaites, il arriva que l'évêque de Zamora fit renouveler dans son Église certains édits qu'on avait l'habitude de publier en carême, pour obliger ceux qui avaient connaissance de quelques péchés publics, ou de quelques superstitions , de les dénoncer. A cette occasion , on lui signala, comme ayant proféré des paroles suspectes en matière de foi, un gentilhomme de sa ville épiscopale^ nommé Cristoval de Padilla; il le fit saisir et emprisonner. ' Il ne le tint pas toutefois au secret, et Padilla en profita pour communiquer, verbalement et par lettres, avec ses amis. Il leur donna ainsi l'éveil, de manière que plusieurs d'entre eux jugèrent prudent de s'enfuir. Valdès, qui en fut instruit, crut ne devoir plus différer les mesures qu'il méditait. Il ordonna l'arrestation du docteur Cazalla, de trois de ses frères et deux de ses sœurs, de don Pedro Sarmiento de Rojas, fils de don Juan de Rojas, premier marquis de Poza, de doiîa Mencia de Fîgueroa, sa femme, de doiia Ana Enriquez, sa nièce, fille du marquis d'Alcafiices, de don Luis de Rojas, petit-fils du marquis de Poza, héritier de sa maison, et d'autres individus des deux sexes
de divers lieux de la Vieille-Caslille : tous furent enfermés dans les prisons du saint-office. Des exprès furent envoyés en même temps aux frontières vers la France, afin qu'on s'emparât de la personne de ceux qui allaient chercher un refuge à l'étranger : on arrêta ainsi ejn Navarre don Carlos de Sesse ou Sesso, gentilhomme italien, mais qui avait été corrégidor de Toro et était devenu bourgeois de Logrono, ainsi que fray Domingo de Rojas, frère de don Pedro Sarmiento. Un seul de ceux qui étaient en fuite put s'échapper : il venait de s'embarquer sur un bateau frété par un marchand flamand, à Castro-Urdiales, lorsque les alguazils envoyés à sa poursuite y arrivèrent *. Plus tard , le résultat des informations des juges du saint-office donna lieu à de nouvelles arrestations.
Rien ne saurait dépeindre l'indignation et la colère de Charles-Quint, quand on lui annonça que le luthéranisme avait envahi la Castille, et qu'il y comptait déjà de nombreux adhérents. Lui qui, durant tout son règne, avait poursuivi impitoyablement les doctrines et les sectateurs de Luther partout où il avait pu les atteindre, il était condamné, au déclin de sa vie, à les voir triompher de ses rigueurs jusqu'en Espagne, et au lieu même où siégeaient le gouvernement et les conseils, où le tribunal suprême du saint-office exerçait une surveillance incessante ! Dès ce moment, il n'eut plus de repos qu'un châtiment exemplaire ne fût fait de ces hérétiques. Il écrivit lettres sur lettres à la princesse gobernadora, au secrétaire d'État Vazquez, à la roine de Hongrie, au roi son fils; il envoya à Valladolid Luis Quijada, qui était le d^ositaire de toute sa confiance, pour stimuler le zèle de dona Juana, du grand inquisiteur,
1. Betraite ef Mort de Charles-Quint au monastère de Yusle, t. H, pp. 4M, 417, 419.
(lu conseil d'Etat, du coi^cil de Castille, du conseil de la Suprême *. L'inquisition n'ayant pu, malgré toute son ardeur, procéder aussi vite qu'il le désirait, il pria son fils, de la manière la plus pressante, dans le codicille qu'il fit quelques jours avant de mourir, et lui ordonna même, par l'obéissance qu'il lui devait comme à son père, de veiller à ce que les coupables fussent punis avec la dernière sévérité, sans exception aucune, sans qu'il se laissât toucher par nulle supplication, sans avoir d'égard particulier pour qui que ce fût *.
Enfin, au mois de mai 1559, les causes des luthériens de la Vieillc-Castille se trouvèrent instruites et décidées. D'accord avec le roi, l'inquisition jugea qu'il fallait frapper un grand coup, afin de porter l'épouvante dans Tàme de tous ceux qui pourraient être tentés de suivre l'exemple de ces audacieux novateurs, et il fut décidé qu'un auto-da*fé général, auquel assisteraient dona Juana, don Carlos et toute la cour, serait célébré, le dimanche 21 mai, sur la plaza mayor de Valladolid 3.
1. Charlei'Quinty etc., par M. Mig>'et, pp. 361 et suiv. — Retraite et Mort de Charles-Quint, etc., t. I, pp. 288, 289, 293, 294, 297, 301, 304, 305, .308; t. 11, pp. 386, 410, 416^ 435, 441, 443, 447, 456, 461.
2. « .... Le ruego y encargo, coq toda instancia y yebemencia qae puedo y devo, y mando, como padre que tanto lo quiero, y por la obediencia que me deve, tenga desto grandissimo cuidado,.... para que los herejes sean opriinidos y castigados con toda la demostracion y rigor, eonfonne a sus culpas, y esio sin ecepcion de persona alguna ni admitir rnegos, ni tener respeto a persona alguna. . . » (Sandoval. Historia de Carlos F, t. II, p. 657.)
3. Dans son Historia de los protestantes espatioleSy M. de Gastbo a donné des détails intéressants sur la manière dont se célébraient les auto-da-fé, et sur les cérémonies par lesquelles l'inquisition y préludait. (]es détails sont assez peu connus, pour que nous croyions devoir les consigner ici :
« La publication de Fauto-da-fé se faisait par Talguazil mayor et par un secrétairo du saint-office, lesquels sortaient du palais do rinquisition