CHAPITRE III
Conséquences funestes, pour l'Espagne , de l'absence de ses souverains . — Messajfes pressants envoyés à Philippe II, afin de sélliciter son retour. — Les désirs personnels de ce monarque sont d'accord avec le Tceu de la nation; mais la guerre avep la France ne lui permet pas d'y avoir égard. — Paix de Galeau-Gambrésis . — Organisation' du gouvernement des Pays-Bas. — Philippe met à la voile de Flessingue et débarque à Laredo. — Il trouve son fils malade à Valladolid. — Il le revêt des insignes de la Toison d*or. — Nouvel auto-da-fé à Valladolid; Philippe et don Carlos y assistent. — Paroles horribles adressées par Philippe à l'un des condamnés. — Départ de la cour pour Tolède. — Assemblée des certes de Gastille; demandes que leur fait le roi. — Arrivée d'Elisabeth de Valois à Guadalajara. — Philippe va l'y voir secrètement. — Célébration de leur mariage, auquel don Carlos n'assiste pas'; fêtes données à cette occasion. — Philippe reçoit le collier de l'ordrp de Saint-Michel. — Entrée de la reine à Tolède ; première entrevue avec don Carlos. — Les certes reconnaissent don Carlos pour héritier de la couronne de Caslille, et lui prêtent serment. — Nouvelle proposition qui leur est faite par ordre du roi et qu'elles n'accueillent pas. — Subsides qu'elles lui accordent. — Continuation de la maladie de don Carlos. — La résidence de la cour est établie à Madrid.
Depuis que l'Espagne, par l'extinction de sa dynastie nationale, était passée à la maison d'Autriche, elle s'était vue souvent privée de la présence de ses souverains. Charles-Quint, durant un règne de quarante années, y avait résidé quinze ou seize ans à peine; il l'avait quittée, tantôt pour aller se faire investir de la dignité impériale ou pour ''^cevoir des mains du pape les insignes de cette dignité, ^'ïtôt pour batailler contre les Mores en Afrique ou pour '^^uire les Gantois, qui ne voulaient pas reconnaitre Tau-
torité de son gouvernement, tantôt enfin pour défendre les Pays-Bas, envahis par les Français d'un côté, et de l'autre par le duc de Juliers et de Gueldre, ou pour soumettre à ses lois les protestants indociles de l'Allemagne : il y avait douze ans et plus qu'il était parti la dernière fois de la péninsule ibérique, lorsqu'il abdiqua. Philippe II, comme on Ta vu, en était absent aussi au moment où il monta sur le trône.
Dans une si grande monarchie, de laquelle dépendaient plusieurs royaumes et même un monde tout entiet*, Téloignement prolongé du maître avait des conséquences funestes. Les affaires qui exigeaient des résolutions graves étaient ajournées *; l'obéissance des vassaux se relâchait; des ministres s'arrogeaient une autorité absolue et distribuaient, au gré de leurs passions, les charges et les faveurs, faisant ainsi, dit un historien national, d'un État monarchique un gouvernement républicain ^; le pays, épuisé d'hommes et d'argent par les secours qu'il avaitïournis à l'empereur dans ses guerres continuelles, résistait aux demandes, incessamment renouvelées, dont on 1 accablait 3.
1. C'est ce qui arriva^ notamment après la perte de Bougie en Afriqae, qui émut toute l'Espagne. Les royaumes de Castille, de Valence et de Catalogne offraient, pour la reprendre^ de lever huit mille hommes et de payer 100,000 ducats ; le cardinal-archevêque de Tolède, Sicileo, à Fexemple de son prédécesseur Ximenès, voulait se mettre à la tète de l'entreprise et y consacrer toutes ses ressources. Ces propositions furent envoyées à Philippe II, aux Pays-Bas; mais, dit Cabrera, « apretado en ia » provision de los negocios de Flandes, remitia la resolncion para su » venida. » (Felipe II, liv. I, chap. VIII, p. 37.)
2. « Hazian de repûblica el gobierno de monarquia real los ministros absolutos, i mas los profesores de letras légales, en quien estaba la universal distribucion de la justicia, policia, mercedes, onras, cargas, en el colmo de poder i autoridad, etc. » (Ibid.)
3. Dans l'instruction que Philippe II donna, le 5 juin 1558, àrarcheyêqae de Tolède, en renvoyant en Espagne, il convenait lui-même que la na-