ACTE II, SCÈNE V. a
M’a sur votre âme encor laissé quelque puissance ,
Je la viens éprouver : je viens mettre en vos mains Mon sort , ma renommée et vos propres destins.
Nos nœuds, vous le savez, avaient pour moi descharmes : Je ne vous cachai point le secret de mes larmes.
C'est à votre vertu de m’en payer le prix.
Mon cœur, en vous aimant, ne peut s’être mépris : Le coup le plus affreux du malheur qui m'opprime. Serait de voir Carlos démentir mon estime.
CARLOS
Flétri par l’infortune , ou plutôt^tbattu ,
Puis-je , hélas ! m’assurer sur ma faible vertu? Qu’attendez-vous de moi quand tout me désespère ?
ELISABETH
Ignorez-vous encor les volontés d’un père ?
CARLOS
Non; de tout mon malheur il m’a fait avertir,
Madame. Il sait déjà si j’y puis consentir.
ÉLISABETH
Quoi ! vos refus ... ?
CARLOS
Cessez, mon cœur vous en conjure , D’appesantir mes maux, de rouvrir ma blessure.
J’ai souffert, il est vrai , qu’on ravît à ma foi La main qui me fut chère et qui dût être à moi.
J’ai contraint devant vous les feux dont je soupire. Vos rigueurs l’ordonnaient: j’en ai subi l’empire.
Mais à d’autres liens n’allez pas m’enchaîner.
Enfin j’ai pu vous perdre , et ne puis me donner.
ÉLISABETH
Hé bien ! il faut suspendre un discours qui vous blesse. Les cieux me sont témoins que, domptant ma faiblesse, Aux ordres paternels j’allais unir ma voix,
Et m’immoler moi-même une seconde fois.
Par vous , sur votre hymen, au silence réduite,
Je n’aurai pas perdu l’honneur de ma conduite. J’embrasse un autre espoir moins funeste à tous deux Votre intérêt, seigneur , s’accorde avec mesvœux Osez vous y soumettre , et ma vertu respire ;
Le roi perd ses soudons , l’univers vous admire ;
Vos devoirs sont rerqplis, vos refus expiés;
Et l’envie est muette , ou frémit à vos pieds.
En est-ce assez, Carlos, pour décider votre âme?
CARLOS
D’un céleste rayon votre œil brille et m’enflamme.
Ascendant invincible et douce autorité Des lois de la vertu que prescrit la beauté !
Prononcez vos décrets. Que faut-il que je fasse ?
Dès que je puis vous voir tout mon chagrin s’efface. Oui, pourvu que le sort me laisse un bien si doux , Quels que soient mes devoirs, je les remplirai tous : Daignez me les tracer.
ÉLISABETH
Ah! perdez l’espérance
D’y jamais satisfaire en cherchant ma présence!
Il faut nous séparer. II faut , loin de mes yeüx , Obtenir de Philippe un exil glorieux.
CARLOS
Ciel ! '