ACTE IV, SCÈNE III
Hé bien ! clans cet abîme où j’ai pu le conduire ,
Il faut que mon secours me jette, ou l’en retire.
Le ciel, le juste ciel m’en présente l’espoir.
c A B lo s.
Eh ! que vous prescrit-il, madame?
Mon devoir.
On la verra, seigneur, cette lettre où votre âme Grave en traits si frappans la vertu qui l’enflamme.
Ce témoin d’une foi reconnue à jamais Va détromper Philippe et confondre Gomez.
Voilà , n’en doutez pas , le vengeur qu’il faut prendre. C’est par vos seuls secours que je puis vous défendre : Refus, craintes, périls, rien ne doit m'étonner.
• c ar los , la retenant.
Arrêtez ; quel dessein !
Élisabeth.
Qui peut m’en détourner?
carlos, avec la plus grande force.
Moi', que ce vœu rempli couvrirait d’infamie;
Moi , qui , même à vos yeux , m’arracherais la vie ,
Si le gage innocent que vous laissait ma foi Livrait la Flandre entière aux fureurs de son roi. —
Où vous égare, ô ciel! votre pitié funeste?
Songez-vous quels traités cet écrit manifeste? Songez-vous que Carlos, s’ils n’ont pu l’cblouir,
S’il les désapprouva, ne doit point les trahir?
Quoi! ( sans sauver, peut-être, un prince- misérable) Vieillards, femmes, enfans, tout ce peuple innombrable, Qui, d’un sceptre de fer depuis long-temps frappés,
Redemandaient leurs droits par Philippe usurpés , Réduits au choix affreux du malhaûr ou des crimes. D’un intérêt d’amour deviendraient les victimes! — Vous, reine; et moi, sujet, mais fils d’un souverain , Quels jours nous seraient chers au prix du sang humain? Votre œil s’est-il fixé sur cette horrible image?
ÉLISABETH
Ciel !
CARLOS
Je vous vois frémir ; frémissez davantage.
Ce peuple , à qui ma lettre enverrait le trépas ,
Vous l’assassineriez , lorsqu’il me tend les bras ; Lorsque dans mes revers l’amitié qu’il me jure Fait ce qu’au cœur du roi n’a point fait la nature. — Ah ! quand votre douleur s’intéresse à mes jours ,
Je sens trop qu’il m’est dur d’en voir finir le cours; De mon sang, près de vous, l’amour me rend avare : Mais l’amour n’apprend pas à devenir barbare ;
Et s’il faut qu’à vos soins je renonce aujourd’hui ,
C’est pour ne profaner ni mon malheur ni lui
Reine , vous m’approuvez ; votre grand cœur m’écoute. ÉLISABETH.
Et cependant, Seigneur, vous mourez!
CARLOS
Oui , sans doute,
Je meurs , mais en héros de sa gloire jaloux ;
Je meurs , mais digne au moins d’avoir vécu pour vous.
(Du ton le plus tendre.) ,
Gardez donc, j’y consens, ô moitié de ma vie!
Le dangereux écrit que Carlos vous confie.
Il vous rappellera, quand je ne serai plus,
Ce cœur sensible et pur qui vous doit ses vertus.