‹ Don Carlos, tragedie en cinq actes et en vers, par feu Lefevre. Representee, pour la premiere fois, par les Comediens du Roi, sur le Second TheatreFrancais, le mercredi, 20 decembre 1820. Dediee a S.A.S. monseigneur le duc d'Orleans, premier prince du sangChapitre 45 sur 65 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

Hé bien ! clans cet abîme où j’ai pu le conduire ,

Il faut que mon secours me jette, ou l’en retire.

Le ciel, le juste ciel m’en présente l’espoir.

c A B lo s.

Eh ! que vous prescrit-il, madame?

Mon devoir.

On la verra, seigneur, cette lettre où votre âme Grave en traits si frappans la vertu qui l’enflamme.

Ce témoin d’une foi reconnue à jamais Va détromper Philippe et confondre Gomez.

Voilà , n’en doutez pas , le vengeur qu’il faut prendre. C’est par vos seuls secours que je puis vous défendre : Refus, craintes, périls, rien ne doit m'étonner.

• c ar los , la retenant.

Arrêtez ; quel dessein !

Élisabeth.

Qui peut m’en détourner?

carlos, avec la plus grande force.

Moi', que ce vœu rempli couvrirait d’infamie;

Moi , qui , même à vos yeux , m’arracherais la vie ,

Si le gage innocent que vous laissait ma foi Livrait la Flandre entière aux fureurs de son roi. —

Où vous égare, ô ciel! votre pitié funeste?

Songez-vous quels traités cet écrit manifeste? Songez-vous que Carlos, s’ils n’ont pu l’cblouir,

S’il les désapprouva, ne doit point les trahir?

Quoi! ( sans sauver, peut-être, un prince- misérable) Vieillards, femmes, enfans, tout ce peuple innombrable, Qui, d’un sceptre de fer depuis long-temps frappés,

Redemandaient leurs droits par Philippe usurpés , Réduits au choix affreux du malhaûr ou des crimes. D’un intérêt d’amour deviendraient les victimes! — Vous, reine; et moi, sujet, mais fils d’un souverain , Quels jours nous seraient chers au prix du sang humain? Votre œil s’est-il fixé sur cette horrible image?

ÉLISABETH

Ciel !

CARLOS

Je vous vois frémir ; frémissez davantage.

Ce peuple , à qui ma lettre enverrait le trépas ,

Vous l’assassineriez , lorsqu’il me tend les bras ; Lorsque dans mes revers l’amitié qu’il me jure Fait ce qu’au cœur du roi n’a point fait la nature. — Ah ! quand votre douleur s’intéresse à mes jours ,

Je sens trop qu’il m’est dur d’en voir finir le cours; De mon sang, près de vous, l’amour me rend avare : Mais l’amour n’apprend pas à devenir barbare ;

Et s’il faut qu’à vos soins je renonce aujourd’hui ,

C’est pour ne profaner ni mon malheur ni lui

Reine , vous m’approuvez ; votre grand cœur m’écoute. ÉLISABETH.

Et cependant, Seigneur, vous mourez!

CARLOS

Oui , sans doute,

Je meurs , mais en héros de sa gloire jaloux ;

Je meurs , mais digne au moins d’avoir vécu pour vous.

(Du ton le plus tendre.) ,

Gardez donc, j’y consens, ô moitié de ma vie!

Le dangereux écrit que Carlos vous confie.

Il vous rappellera, quand je ne serai plus,

Ce cœur sensible et pur qui vous doit ses vertus.

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