‹ Don Carlos VII et l'Espagne carlisteChapitre 29 sur 50 · LETTRE DE SANTA-CRUZ · texte numérisé non relu

LETTRE DE SANTA-CRUZ

Lille, 31 mars,

A mes amis de la frontière.

Mon indignation et ma douleur ont été grandes, en apprenant que mes amis et compagnons d'armes ont

été trompés et entraînés à suivre le parti de la révolution, par des personnes qui ont eu recours à des moyens infâmes et vils et qui ont abusé de mon nom.

Je méconnaîtrais odieusement la bienveillance et l'amitié quetantde catholiques m'ontjusqu'ici témoignée; je serais un misérable si je pouvais consentir à cela. Non. Je ne veux pour rien au monde souiller mon honneur de catholique.

J'engage tous mes amis d'Espagne et de la frontière à ne pas aider les traîtres, à ne pas souiller leur honneur en marchant avec les ambititieux. Ils s'en repentiraient bientôt. Ils sont trompés, ils sont trompés ! Tout ce qui leur a été dit sur mon compte est faux. Moi, aller combattre dans les rangs des ennemis ! Jamais.

J'espère que tous mes amis voudront bien m'écouter. Si, toutefois, entraînés parla passion de la vengeance, ils renient leur drapeau qu'avec tant de courage et de fidélité ils avaient défendu à mes côtés, ils cessent cPêtre catholiques, dès ce moment ils cessent d'être bons Basques, et, par suite, ils cessent d'être mes amis.

Qu'ils sachent que j'ai complètement quitté la politique, et que je me prépare pour célébrer le saint sacrifice de la messe.

En me supposant aux ordres d'Alphonse et de Cabrera, ils m'ont fait un grand outrage, ils ont méconnu mes principes. Je dois donc déclarer pour mon honneur et pour celui de tous mes amis espagnols et français que j'ai toujours défendu le drapeau : Dieu, PatrieeiRoi, que je ne l'ai jamais abandonné et que jamais je n'ai eu

la moindre complicité avec les ennemis de notre sainte cause, représentée par don Carlos VIL

Manuel Santa Cruz.

Ainsi finissait la plus triste page de la guerre carliste actuelle, par la confusion des ennemis de la légitimité.

Hélas! c'est néanmoins le cœur serré que nous écrivons cette dernière page. Qn n'assiste point sans amertume à la chute d'un grand nom et d'une carrière naguère si brillante.

S'appeler Cabrera et mourir traître à son roi! En réalité, quelque fanatique, quelque ardent, quelque dévoué qu'on soit, c'est à perdre la foi qu'on peut avoir en soi-même; car qui donc fut plus fanatique, plus ardent, plus dévoué que le Cabrera des grands jours? Quelle faute a-t-il donc pu commettre qui lui mérite une telle expiation ?

Nous fermons ici ce livre qui, comme la grande lutte qu'il a, trop ambitieusement peut-être, entrepris de raconter, manque de conclusion. Mais dans notre conviction intime, nous le déclarons, celte conclusion, plus ou moins éloignée, ne saurait être douteuse. L'armée carliste n'ira point au but du premier coup. Elle a eu des échecs, elle en éprouvera encore ; elle a commis des fautes, elle en commettra d'autres, mais ellçatteindra le but et la victoire finale lui appartient.-

Elle a les éléments moraux qui rendent les masses armées invincibles : elle a dés soldats énergiques, vaillants, religieux et pleins de foi en leur cause : avec de tels soutiens un parti n'est jamais perdu.

Certains ne nous comprendront point et riront peutêtre de ces lignes : qu'ils lisent l'histoire militaire, qu'ils lisent César, Turenne, Montécuculli, Napoléon, et ils verront dans les récits de ces génies de la guerre, qu'en dépit des engins de destruction les plus perfectionnés, le premier élément du succès, le plus réel et le plus efficace, c'est l'énergie et le moral du soldat.

Admettant même que, le jour du combat, carlistes et libéraux luttent avec la même bravoure, on ne saurait douter que l'armée royale n'apporte une énergie bien supérieure à supporter les fatigues ordinaires de la vie de campagne, les privations, les misères inhérentes à la vie du soldat.

Or, à la guerre, le combat est l'exception quoiqu'il soit le but.

Pour toutes ces causes et si l'on considère que les engins employés par l'armée royale deviennent peu à peu d'une valeur égale à ceux qu'emploie son adversaire, si Ton remarque que les écoles carlistes du génie et de l'artillerie vont donner à cette armée des officiers spéciaux aussi instruits que les meilleurs de l'armée libé-

raie, on doit avoir foi dans le triomphe de la cause de la légitimité.

Humainement parlant, les chances sont pour elle : prions Dieu qu'il donne la victoire au plus digne.

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