CHAPITRE VI
La guerre en Catalogne, en Aragon et dans la province de Valence.
Il est temps d'abandonner, pour un instant, le principal théâtre des opérations militaires de la guerre carliste, c'est-à-dire les provinces basques et la Navarre, et de voir ce qui s'était passé depuis 1872 en Catalogne, en Aragon, autour de Valence.
Nous traiterons avec rapidité cette partie de la guerre, où la stratégie n'a rien à voir, et qui demeure une série d'opérations de partisans, sans fil ni suite, souvent sans grand intérêt. Il serait puéril de vouloir unir les uns aux autres par un fil continu cette multitude de combats, livrés par des chefs intrépides, audacieux, et chez la plupart desquels apparaissent souvent les qualités du véritable partisan, mais qui n'ont jamais été que des surprises, des embuscades, des coups de main, des conquêtes de villes aussitôt perdues 1 que prises.
On écrirait un gros volume si l'on voulait tracer avec détail les opérations de Catalogne, d'Aragon et de Valence ; mais un tel récit, nul au point de vue militaire,
serait nourri d'anecdotes et sortirait par là même du
cadre que nous nous sommes tracé.
Nous nous bornerons donc à une esquisse sommaire des faits, nous arrêtant seulement aux détails pour quelques traits saillants présentant un réel intérêt, tels que le coup de main sur Cuença, la prise deLaSeode Urgel, le siège de Puycerda.
Les diverses forces carlistes qui opèrent en Catalogne et dans le centre n'ont jamais pu être groupées en un tout pouvant entreprendre de grandes opérations comme l'armée du Nord. Tant qu'ils n'auront point une base d'opérations solide, une place de guerre et un camp retranché, ces divers corps seront réduits à faire une guerre de partisans «plus ou moins sérieuse, toujours nuisible à l'ennemi, mais sans grand profit pour le but final à atteindre et le succès de la cause.
Deux hommes, recommandables par leurs qualités militaires, leur influence, leur énergie, ont tenté déjà de masser eh un tout compact les forces de l'Ebre inférieur, sans pouvoir y parvenir d'une façon satisfaisante. Le premier, don Alphonse, frère du roi, y renonça l'année dernière, après une campagne brillante signalée par des faits de guerre d'une audace téméraire , le second, le général Dorregaray a échoué également dans son
entreprise uniquement par ce manque d'une base d'opérations solide et d'un centre d'action inaccessible à l'ennemi.
Les pays basques et la Navarre, appuyés à la frontière française et à la mer, séparés de la Castille par un
large fleuve, entourés de tous côtés d'une ceinture de montagnes élevées, constituent un réduit autour duquel, depuis quatre ans, tournent les soldats de. Madrid, sans jamais dépasser les mêmes points. On'ne saurait oublier un fait, c'est que de Bilbao à Pampelune, de Logrono à Irun, don Carlos VII est roi absolu et réel de quatre grandes provinces, et que depuis 1872, les enfants de quatre ans n'ont jamais connu d'autre prince souverain que lui.
L'armée carliste est à la frontière de ce petit pays et y combat pour en défendre l'entrée ; mais à l'intérieur les récoltes rentrent, le commerce est florissant, les routes sont bien entretenues, la voie ferrée est en exploitation ; tout ce qui constitue enfin la vie et l'existence d'un Etat régulier fonctionne de telle sorle que^ les impôts sont perçus et que la guerre est soutenue sans gêne pour les habitants, sans plainte ni sans le moindre regret.
.En Catalogne, en Aragon, à Valence, les choses ne sauraient se passer de la même manière. Les plus brillants succès demeurent forcément sans résultat : les plus hardis coups de main, des prises de ville comme Cuença et Teruel, deux capitales de province, comme Daroca, Cifuentes, Sacedon, Gandesa, ne servent en réalité qu'à fort peu de chose par la nécessité où se trouve le vainqueur d'abandonner le lendemain sacon-' quête et de rentrer dans les montagnes.
Un tel état de choses ne saurait durer, et il faut s'attendre à voirie général Dorregaray, l'organisateur éner-
gique que l'on connaît, s'occuper de créer cette base stratégique qui permettra à l'armée du Centre les grandes opérations comme à celle du Nord.
Ce jour-là le succès de la cause carliste sera prochain, l'entrée à Madrid et la victoire finale certaines.
Le soulèvement de la Catalogne eut lieu comme celui des provinces vasco-navarraises en mars et avril 1872. Auguet et Marco di Bello furent les premiers chefs de ces bandes royalistes trop peu nombreuses encore pour pouvoir sortir des sierras de Boumort, de Cadi, deBerga et de Ripoll. — Bientôt s'adjoignirent à eux Saballs, un ancien capitaine de la légion d'Antibes , Tristany coqjte d'Avino, Savatels, Nastallat, Estartus, Castells, Gamundi, Marconnell et Santés.
Le 16 juillet 1872, don Carlos lança aux provinces de l'Ebre inférieur la proclamation suivante :
« Catalans, Aragonais, Valenciens,
» Le 3 mai, de Vera, je fis appel à tous les Espagnols, plein de foi dans la grandeur de la cause que Dieu a placée dans mes mains. Ce qui n'était alors qu'une espérance sera bientôt une réalité. Les fondements de la restauration du trône de Reccarèdé sont assis sur les lauriers d'Onate, de Manaria, de Urbasa, de Ciberio, de Mas de Roig, de Arbucias, de Tibisa et de Reus. Le chemin de la victoire est arrosé du sang des martyrs.
i » Uribarri, Ayastuy, Garcia et Fransech y ont inscrit leur nom immortel.
» Aujourd'hui, comme alors, mais avec plus de confiance encore, je répète, avec l'orgueil du roi d'une nation héroïque : Volontaires, qui courez généreux au sacrifice, les yeux fixés au ciel et sur mon drapeau, je vous admire.
» Soldats de Pavie et de Baylen, qui êtes assez aveugles pour vous faire % les^ mercenaires de l'étranger, j'admire aussi le courage dont vous avez fait preuve!
» Je vous appelle tous, parce que tous vous êtes Espagnols : l'œuvre de rédemption commence à peine et le monde attentif vous contemple : la révolution est épouvantée et tous les hommes de bien se réjouissent. Oui, le jour est proche où mes plus ardents désirs seront réalisés. Aussi, voulant la décentralisation, comme je vous l'ai écrit dans mon manifeste du 30 juin 1869, je vous le dis aujourd'hui publiquement et d'une manière solennelle.
» Intrépides Catalans, Aragonais, Valenciens,
» Il y a un siècle et demi que mon illustre aïeul Philippe V crut devoir effacer vos fueros du livre des franchises de la patrie.
» Ce qu'il vous enleva comme roi, comme roi je vous le rends, car si vous fûtes hostiles au fondateur de ma dynastie, vous êtes aujourd'hui le rempart de son descendant légitime.
» Je vous rends vos fueros, parce que je suis le champion de toutes les justices.
» Pour accomplir ma promesse, comme les années ne passent pas en vain, je vous convoquerai, et, d'un commun accord, nous pourrons adapter ces franchises aux exigences de notre temps.
» Et l'Espagne saura, une fois de plus, que sur son drapeau où sont inscrits ces mots : Dio*, Patria y Rey, sont écrites aussi toutes les libertés légitimes.
» Votre Roi
» Carlos. »
Frontière d'Espagne, 16 juillet 1872.
Cette proclamation produisit en Catalogne un effet immense, et, avant la fin de Tannée, les bandes carlistes avaient plus que triplé : elles s'élevaient, vers le mois de janvier 1873, à un effectif général d'environ 12 à 15,000 hommes ('), à la vérité mal armés et mal équipés, mais représentant déjà une force sérieuse et inquiétante pour le gouvernement d'Amédée.
Toute l'année 1873 se passa en petits combats et en escarmouches sans grande importance : la faiblesse des garnisons alphonsistes ou républicaines permettait aux carlistes de courir le pays sans être inquiètes; l'opération la plus hardie, tentée par les royalistes, fut le raid de Santés à travers la Castille, l'Aragon, Valence et la Manche ; mais cette marche audacieuse, au centre même de
1 En Catalogne, Aragon, Valence.
l'Espagne, resta, au point de vue du succès général de la cause, sans résultat sérieux.
Ainsi arriva Tannée 1874. Don Carlos, occupé à cette époque au siège de Bilbao, comprit la nécessité de grouper en un tout compact les diverses forces qui agissaient dans l'Est de l'Espagne; ces troupes, réunies en une même armée, eussent obligé le gouvernement de Madrid à scinder en deux groupes les forces dont il disposait. Dès lors l'armée républicaine qui combattait à Somorostro ne pouvait être grossie outre mesure, la formation du corps confié au maréchal Concha n'eût pas été possible, et selon toute vraisemblance , la prise de Bilbao par l'armée royale devenait certaine.
Il n était point facile de trouver un chef ayant assez d'autorité morale et d'influence pour que sa nomination au commandement général des forces agissant dans l'Est fût accueillie favorablement par des chefs habitués à ne relever que du roi, ou d'eux-mêmes, à agir en partisans, libres de leurs mouvements et seuls responsables de leurs actes.
Le roi d'Espagne pensa qu'il trouverait ce chef dans sa propre famille, et l'infant don Alphonse fut mis à la tête de l'armée du Centre. 1
1 Le prince était déjà depuis, plus d'un an en Catalogue ; mais c'est de cette époque que datent ses eîforts pour réunir en une armée régulière les bandes de Saballs, Tristany et autres.
Le premier soin du prince fut de mettre quelque ordre dans cette hiérarchie incohérente où les devoirs ni les droits n'étaient bien définis, au grand détriment du succès général et du bien du service.
Après deux mois d'un travail constant et de grands efforts, l'armée du bas Ebre fut répartie en deux divisions comme il suit :