‹ Don Carlos VII et l'Espagne carlisteChapitre 32 sur 50 · AU MINISTRE DE LA GUERRE, LE 13 OCTOBRE · texte numérisé non relu

AU MINISTRE DE LA GUERRE, LE 13 OCTOBRE

Depuis le 13 mai, date de ma démission motivée des fonctions de capitaine-général de la la Nouvelle-Castille, je vivais en dehors des vicissitudes de la politique, lorsque le gouvernement, vers la fin de juillet, me fit appeler par l'intermédiaire du ministre de la guerre pour m'offrir le commandement de l'armée du centre qu'on devait organiser spécialement dans le but de battre les factions de l'Àragon et de Valence. Dans cette entrevue, on mit à ma disposition, sans aucune exigence de ma part, des ressources suffisantes pour mener à bien l'entreprise qu'on me confiait. On me donnait quatre divisions de huit bataillonschacune, avec le contingent etle matériel des armes auxiliaires en proportion, sans compter les forces nécessaires pour assurer le service des garnisons.

N'écoutant que la voix du patriotisme qui m'engageait, comme Espagnol, à saisir toutes les occasions de servir mon pays, et le devoir militaire ne me permettant pas de refuser une mission périlleuse et de la plus haute responsabilité, quand elle m'était offerte, je comprimai dans mon cœur jusqu'aux moindres mouvements de mes susceptibilités politiques, et, patriote et militaire avant tout, j'acceptai.

L'honorable M. Cotoner, qui remplissait à cette époque les fonctions de ministre de la guerre, ne fut pas pour peu de chose dans celte détermination, et il m'eût été difficile de résister à ses sollicitations pressantes et amicales.

Plein de confiance dans la réalisation des promesses qu'on m'avait faites, je partis pour Valence. Ces promesses, du reste, n'étaient pas excessives, si l'on pense à l'étendue du territoire que j'avais à occuper, à la topographie si ardue du pays et à la nécessité où pétais de couvrir la ligne de l'Ebre.

Arrivé à Valence, le spectacle de l'abandon et la consternation qui s'offrit à ma vue me confirma de plus en plus dans la conviction que les secours promis étaient toutjuste absolument indispensables pour ne pas rendre inefficaces l'activité et l'énergie avec lesquelles il fallait agir dans les premiers moments. Le petit nombre de troupes qui se trouvaient là, voyant chaque jour leur vigilance déjouée par l'ennemi, avaient perdu la confiance en elles-mêmes, et le découragement s'était emparé de l'armée. Les représentants du gouvernement, sans force pour faire respecter leurs décisions, voyaient leur autorité perdre tout son prestige au milieu de cette impuissance. La population civile, privée de ses fonctionnaires dans beaucoup de pays, ne comptait plus depuis longtemps sur une protection efficace, et se pliait, quand elle ne les favorisait pas, à toutes les mesures de l'ennemi, qui s'imposait à tant de faiblesse avec ses plus cruelles exigences.

Tel était, décrit à grands traits, le triste état du district militaire où je devais faire agir mes forces pour vaincre des factions nombreuses, jusqu'à ce moment impunies, et qui n'avaient cessé d'aller, dans toutes les directions, imposer leur joug au pays consterné.

En présence de tant de difficultés, de tant d'obstacles, je me vis seul. L'aide que j'attendais ne vint pas, les promes-

ses que m'avait faites le ministre de la guerre étaient illusoires ; en dépit de sa bonne volonté, il ne pouvait pas les tenir. Non-seulement les secours demandés ne me furent pas envoyés malgré mes incessantes réclamations, mais on me pria, en faisant appel à mon patriotisme, de détacher de mes forces quatre bataillons, pour renforcer l'armée de Catalogne. Je n'hésitai pas. Ces bataillons ne me furent pas rendus, et ils n'ont pas été remplacés.

Sans les forces promises, sans ressources suffisantes pour les troupes que j'avais sous mes ordres, sans parc, sans artillerie de montagne nécessaire, sans un seul soldat du génie, sans avoir même le matériel sanitaire suffisant, il me fallut plier violemment mon plan de campagne aux conditions impérieuses où me réduisait la pénurie de toute sorte de moyens. Considérant l'inefficacité de mes démarches, et prévoyant des événements qui plus tard se sont malheureusement réalisés, je demandai, comme ressource extrême^ qu'on m'envoyât deux bataillons pour couvrir la ligne du Jucar et la voie ferrée ; mais cela môme ne put m'ôtre accordé, quand il eût été si nécessaire d'empêcher les carlistes de faire irruption sur la rive de Valence, car il était possible qu'ils traversassent ma base d'opérations que j'établis forcément entre Sagonte et Requena, parce que le Jucar et la voie ferrée se trouvant sans défense, je ne pouvais l'établir sur la ligne de Sagonte à Teruel, qui était la véritable base stratégique pour réaliser ma pensée d'enfermer les carlistes dans le Maëstrazgo. Je laissais donc ouvertes les provinces d'Alicante, de Murcie et d'Albacete, et Valerfce était menacée.

Je m'occupai aussi, sans trêve ni repos, de l'organisation de l'armée d'Aragon, à laquelle un officier d'état-major apporta mes ordres pour la distribution convenable des forces.

Quinze jours ne s'étaient pas passés que la situation du

district de Valence avait complètement changé de face. Les fonctionnaires et les délégués du gouvernement avaient recouvré leur prestige par le rétablissement du principe d'autorité; l'esprit de l'armée s'était relevé et les populations commençaient à prendre confiance en retrouvant la tranquillité. Je ranimai le courage abattu des villages auparavant victimes des excès des carlistes. Je redonnai son essor à la valeur civique des libéraux. Je stimulai les indifférents et je m'efforçai de démontrer à tous que ma protection comme ma rigueur s'étendrait partout, parce que partout jeconduirais mes troupes victorieuses. Je rétablis enfin les communications télégraphiques qui, comme celles de Daroca à Teruel, de Castellon à Palencia, et d'Alcaniz à Saragosse, ne fonctionnaient plus depuis près d'un an.

Pendant que j'obtenais de si rapides avantages dans le district de Valence, celui d'Aragon était plongé dans le plus grand abattement et se trouvait dans une situation analogue à celle de "Valence lorsque j'y entrai pour prendre le commandement.

Pressé par les vives instances du gouvernement qui me représentait la nécessité de passer promptement en Aragon, ayant d'ailleurs mis la dernière main à l'organisation du district de Valence, j'entrepris, avec labrigade d'avant-garde, composée de trois bataillons, quatre pièces d'artillerie et un escadron, une rapide et audacieuse marche sur Teruel, à tarvers un pays complètement dominé par les carlistes. Ce ne fut pas cependant sans avoir assuré autant que possible la base d'opérations de Valence, avec des forces sur le Jucar et la voie ferrée, pour empêcher les excursions des carlistes sur la rive opposée.

En Aragon, où rien de ce que j'avais ordonné relativement à l'organisation de l'armée ne s'était fait, j'obtins, dans le court espace de dix jours, des résultats aussi satisfaisants que ceux de Valence. Je relevai l'esprit des populations et

de l'armée. Je montrai mes troupes sur des points qui depuis plusieurs mois étaient le siège paisible des factions, et en imposai, par une rigueur salutaire, à tous les ennemis, soit à ceux qui étaient en armes, soit à ceux qui fomentaient au sein des populations l'esprit de révolte. Pendant tout ce temps, je ne cessai de faire des démarches pour que le gouvernent me procurât des hommes, des armes, et du matériel sanitaire, dont j'avais tant besoin, sans que mes instances réitérées aient été satisfaites.

Néanmoins, impatient de commencer les opérations et désireux de correspondre au sentiment public, pauvre de moyens, sans l'artillerie Placensia et sans les compagnies de génie qu'on m'avait offertes, avec des bataillons mal armés, — car ils n'avaient que d'anciens fusils Berdan en assez mauvais état au lieu de Remington, — je partis pour Morella avec l'intention de secourir cette ville, où je devais laisser une brigade pour opérer dans cette partie importante duMaëstrazgo. A mon passage par la Cogulla et la Pobleta, je mesurai mes forces avec celles des factions réunies de l'Aragon qui, retranchées dans des positions formidables, essayèrent d'arrêter ma marche, mais qui furent battues et mises en complète déroute.

En dernier lieu, je disposai mes forces pour battre don Alphonse, chef de l'insurrection dans ce district. Après d'heureuses manœuvres effectuées en huit jours, je parvins ù placer les factions commandées par ce cabecilla dans une situation si risquée, qu'elles eussent été dans l'obligation d'accepter enfin un combat qu'elles évitent toujours, par crainte d'une défaite certaine.

Don Alphonse se trouvait à Vistabella, entouré par cinq de mes colonnes, et il lui eût été difficile d'échapper à une situation si périlleuse qui le plaçait à deux doigts de sa ruine, qiiand, le matin du jour où bous nous mettions en mouvement pour exécuter la marche définitive, je reçus II. w

inopinément à Cabanes l'ordre qui me relevait de mes fonctions, — ordre accompagné de circonstances si irrégulières et si étranges» qu'elles résolurent bien vite le doute qui s'était élevé dans ma conscience relativement à ma ligne de conduite en un moment si critique. En conservant le commandement qu'on m'enlevait d'une façon si violente, j'aurais peut-être obtenu une victoire décisive dont la préparation avait coûté un certain temps et d'assez rudes fatigues aux troupes sous mes ordres; mais les termes dans lesquels le décret était conçu me faisaient croire avec fondement que le moindre délai dans la remise du commandement dont on me dépouillait aurait été interprété d'une manière défavorable à ma noblesse, à ma loyauté et à mon honneur militaire. Je ne pouvais pas hésiter, et c'est le cœur plein d'amertume que je me dirigeai immédiatement vers Valence avec la brigade du quartier général, après avoir donné à la brigade Àraoz l'ordre de se retirer, car elle pouvait être compromise par mon absence. Je rendis ainsi inutile le mouvement combiné, afin que ma conduite, malicieusement interprétée, ne pût jamais donner prise à la défiance et à la calomnie.

Maintenant, Excellence, la forme irrégulière du décret, ses termes inusités, la circonstance de l'avoir reçu huit jours après l'heureux commencement des opérations, la précipitation avec laquelle les capitaines généraux d'Aragon et de Valence prirent possession de leurs fonctions, etd'autres particularités qui n'échapperont pas à la perspicacité de l'opinion publique, donnent lieu à des soupçons qui font peser sur moi une accusation grave, d'autant plus offensante pour mon honneur qu'elle n'est pas exprimée d'une façon claire et précise.

Ainsi donc, pour le prestige de l'autorité que j'ai exercée, demahaute position dans l'armée, et surtout au nomdemon honneur militaire qui ne s'est jamais démenti en présenee

de l'ennemi, et qu'on voudrait affaiblir et entacher par de calomnieuses suggestions, je [rie instamment Votre Excellence de vouloir bien ouvrir une enquête sur ma conduite pendant la durée de mon commandement de l'armée du centre.

Manuel Pavia.

Madrid, le 13 octobre «874.

Page 1