AUX PUISSANCES CHRÉTIENNES
Roi d'Espagne par le droit, et régnant de fait dans une vaste étendue de la monarchie, je m'adresse aux puissances chrétiennes qui ne sauraient rester indifférentes au sort d'une grande nation dont les destinées influent certainement sur les destinées du monde.
Je veux être connu; je veux être jugé sur mes actes, et non pas sur les calomnies répandues contre moi. — Je veux que la chrétienté, si elle doit prononcer entre le gouvernement innommé de Madrid et moi, sache bien quel est l'abîme qui sépare le roi légitime de quelques iniques aventuriers transformés en dictateurs.
J'ai obéi à la voix du devoir et du patriotisme en confiant à la fortune des armes la revendication de ma couronne, après avoir épuisé tous les moyens pacifiques pour sauver mon pays bien-aimé des horreurs imminentes d'un 93 espagnol. — Dieu m'a favorisé, j'ai obtenu le véritable plébiciste, celui que des milliers d'Espagnols scellent chaque jour du plus pur de leur sang.
Sans armes, sans argent, l'Europe le sait, j'ai formé une armée avec les éléments que me fournissent l'abnégation et l'enthousiasme d'un grand peuple, j'ai vaincu l'ennemi partout où il m'a présenté le combat.
Je le lui ai offert moi-même, et je n'ai reculé qu'une fois devant une artillerie dix fois supérieure en nombre, incomparable en portée. Et la retraite stratégique de Bilbao, dans laquelle je n'ai perdu ni un homme ni un canon, eut pour revanche éclatante la victoire d'Abarzuza. Mes avantgardes sont aux portes de Madrid, et l'heure est proche où j'aurai complètement anéanti cette armée de la république que l'on cherche vainement à opposer à notre victorieuse marche. Mes ennemis traduisent leur impuissance par le vol, l'assassinat et l'incendie, qu'ils décrètent très-ouvertement et auxquels ils se livrent de'sang-froid.
Après avoir ruiné le pays par leurs fatales ambitions, ils le déshonorent par leurs crimes, le tuent par leur barbare ineptie. L'Espagne sait comment je me suis comporté vis-àvis d'eux; j'en appelle à ceux qui ont été mes prisonniers avant la bataille d'Abarzuza. Eux, qui sont Espagnols, diront comment je les ai traités ; rendant toujours justice au courage de ceux mêmes qui m'ont combattu, recevant à ma table les simples chefs de bataillon, adoucissant leur sort, et finissant toujours par les mettre en liberté ou par les échanger sur la simple promesse verbale qu'il me serait rendu un nombre égal de prisonniers ; et cela je l'ai fait malgré la déportation sous des climats meurtriers appliquée à nos prisonniers tombés entre leurs mains ou retenus par eux comme otages au milieu de paisibles populations.
Mais un jour est venu où nos ennemis ont ravagé nos champs, incendié nos villages, assassine nos blessés et commis toute espèce d'horreurs. Je ne pouvais pas le tolérer, et j'ai soumis les coupables aux rigueurs de la justice ; mais, bien que les assassins et tous les incendiaires aient été con-
damnés à mort, je n'ai permis d'en exécuter qu'qnsur dix, déclarant que, protecteur des intérêts et de la vie de mes peuples, je voulais même ici les épargner. Impuissants à autre chose, et aussi lâches que vils, ils ont recours à la calomnie, m' accusant devant l'Europe, le monde, d'actes de vandalisme que seuls ils sont capables de commettre.
Je proteste contre ces mensonges; si les gouvernements et les cabinets veulent savoir la vérité, qu'ils en\ oient des représentants sur le théâtre de nos opérations. — Les ruines d'Abarzuza, de Zabal, de Villalucrta, sont autant de témoins de ce que j'affirme. Ils verront ces ruines, ils jugeront, et l'on saura, par eux, la discipline qui règne dans mon armée, le gouvernement paternel dont j'ai doté ces provinces, les acclamations qu'elles me prodiguent, l'amour qu'elles me témoignent, même sous le coup de l'oppression énorme qui frappe sans pitié les personnes, les biens et les familles t
J'ai hésité, j'hésite encore à user de représailles en adoptant contre tous ceux qui ne sont pas directement en armes contre moi de semblables mesures; mais, si on m'y oblige, je puiserai dans mes sentiments de justice la force nécessaire pour résister aux élans de mon cœur généreux, et je serai d'autant plus sévère que j'aurai plus longtemps usé de clémence.
Les renseignements authentiques que lesreprésentantspourront puiser surplace, renseignements pour la recherche desquels j'accorderai toutes les facilités, vaudront mieux pour l'équité que les fausses données que répand à plaisir lerégimede terreur qui a organisé par décret le monopole du mensonge. On a été jusqu'à m' accuser d'avoir fait fusiller un étranger pour le fait seul d'avoir été le correspondant d'un journal. — C'est faux.
Un Allemand pris à l'entrée du village de Villatuerta, le revolver au poing, à la. tête d'une bande incendiaire, a été condamné par un conseil de guerre et passé par les armes.
Ce que l'on a fait là est bien fait, je le maintiens, et, en pareilles circonstances, on agira de même si Ton a à juger, comme ici, un incendiaire et un espion. Du reste, un étranger, qui prend part à une guerre civile, se place par le fait en dehors des lois internationales de la guerre, et s'expose à en subir les conséquences.
Pour ma part, et afin d'éviter des complications internationales, j'ai donné, dès le début de la campagne, les ordres les plus formels pour défendre d'admettre dans les rangs de mon armée les soldats et officiers étrangers qui s'offraient en masse à combattre pour ma cause. J'ai dit à l'Espagne, dans mon manifeste daté de mon quartier royal, le 16 juillet dernier, quelles sont mes vues en fait de gouvernement, de finances, de religion et de politique Internationale. Je confirme ici toutes ces déclarations.
Mon drapeau est celui de l'ordre.
Tous les progrès légitimes, toutes les améliorations morales et matérielles tiennent sous ses larges plis. Ceux-là qui sont venus en ressentent déjà les bienfaits, qui s'étendront bientôt sur l'Espagne et sur les colonies.. Le gouvernement de la République est mort, et lui-même se déclare vaincu. Tous ses organes, tous ses amis du dedans et dtr dehors appellent une intervention étrangère comme l'espérance suprême, comme dernière ancre de salut, et cela parce qu'il n'y a pas en Espagne de force à opposer à mon armée qui s'avance, expression enthousiaste de la volonté nationale.
Ceci dit tout.
Je ne crois pas qu'aucun gouvernement se décide à soutenir une cause si complètement perdue, à combattre avec les fauteurs de crimes aussi abominables et à s'associer à une politique dont la trahison fait la base, et la rapacité le mobile. Toutefois, si une intervention venait à se produire, forts de notre foi et de notre amour pour la patrie, nous l'attendrions avec sérénité, comme nous atten-
dions, au début de la campagne, les bataillons de l'armée républicaine , alors que nous n'étions qu'une poignée d'hommes, que nous manquions à peu près de tout.
Evoquant le souvenir des martyrs de l'indépendance, nous combattrions pour la victoire, ou nous saurions jusqu'au dernier mourir aux pieds de nos canons en criant : Vive l'Espagne I Mais non, il n'y aura pas d'intervention : mes sentiments conciliants m'en donnent la confiance; je suis plein de foi dans l'impartialité des puissances chrétiennes, et je sens dans mon cœur que Dieu est avec nous.
Je désire entretenir avec les nations les relations les plus cordiales, et, gardien de l'honneur de l'Espagne, je chercherai à sauvegarder la dignité et la grandeur que je veux lui rendre, et qui sont le plus sûr garant de la paix dont elle a besoin.
De mon quartier royal de Lequeitio, le 6 août 1874.
Signé : Carlos.
Il est triste à dire que ces éloquentes paroles ne furent point écoutées. L'Europe, en reconnaissant le gouvernement du maréchal Serrano, donna un exemple de faiblesse qui, peu de mois après,devait tourner à sa dérision : toute- , fois, le président de la république espagnole eut ses ambassadeurs dans toutes les capitales, moins Saint-Pétersbourg et tira de cet état de choses un semblant de légalité.
IL est à penser pourtant qu'un tel résultat n'avait point été obtenu par la manière dont les généraux républicains avaient conduit la guerre, ni surtout par les talents militaires du général Zabala.
H. fi
Celui-ci, en toutes circonstances, eût été trouvé peu brillant : succédant au maréchal Concha, il apparaissait éminemment faible.
A la suite de l'affaire d'Arminon, il fut invité à envoyer sa démission et remplacé par le général de La Serna.
L'inaction de Zabala et de Morionès n'avait point été perdue pour Mendiri qui, dès le milieu du mois d'août, avait décidé le blocus de Pampelune.
Pampelune, capitale du royaume de Navarre, est une grande ville de 18,000 habitants environ, située sur la rive gauche de l'Arga, au centre d'une plaine large de quatre ou cinq lieues ; une ceinture de montagnes l'entoure à cette distance, trop éloignées la plupart pour pouvoir être utilisées avec effet par l'artillerie.
Pampelune est place forte de première classe.
Outre son enceinte, deux châteaux la défendent, dont l'un est situé dans l'intérieur même de la ville, l'autre en dehors : ce dernier, bâti sur un roc, constitue, à proprement parler, la citadelle. La citadelle, mise récemment en état de résister aux derniers progrès de l'artillerie, comprend cinq bastions revêtus de pierre et entourés de larges fossés : elle serait accessible par un seul côté, mais là encore la nature Ta pourvue, car un vaste marais défend les abords dans cette partie de l'ouvrage et en rend l'accès aussi difficile que sur le reste de son périmètre.
L'enceinte même de la place est forte ; elle est bastionnée et défendue par des demi-lunes et par deux ouvrages à corne qui s'élèvent à quelque distance du fossé : le premier de ces ouvrages est dit le fort de l'Infant, l'autre le fort du Prince.
Les flanquements ont été bien entendus, et les feux de ces divers ouvrages se croisent sur tous les points dominants des environs et commandent au loin les approches.
Depuis le 1 er septembre, Pampelune, étroitement bloquée, ne recevait plus de vivres du dehors. Sans ressentir ce qui est, à proprement parler, la famine, la place était privée de viande fraîche et de cette partie de l'alimentation qu'une ville emprunte forcément aux campagnes des environs.
Morionès, informé de cet état de choses, hésitait à forcer un passage qu'il savait bien défendu. Quelques reconnaissances poussées jusqu'au Carrascal ne laissaient aucun doute sur l'intention des royalistes de garder à tout prix leurs positions, et l'opération devait nécessiter le déploiement de tout le corps d'armée cantonné à Tafalla. Le général républicain pensa que peut-être par l'est, un corps agissant avec rapidité, pourrait faire entrer quelques vivres dans la place : il dirigea sur Sos, en Aragon, un petit corps de 2,000 hommes, qui devait essayer de se glisser par Monreal ; mais ce détachement revint fort mal accommodé, et il fallut se décider à forcer absolument le passage de front.
Le 16 septembre au matin, le général Morionès quitta
son quartier général de Ta fa lia, dans la direction de Pampelune : il était suivi d'environ 16,000 hommes, tout son corps d'armée.
On compte de Tafalla à Pampelune 6 lieues espagnoles ou 33 kilomètres '. I
En quittant Tafalla, la route s'incline d'abord vers l'est pendant environ 5 kilomètres, puis remonte direc- !
tement vers le nord, et atteint, au bout de 7 nouveaux ,
kilomètres, le bourg de Mendivil. Elle commence alors à I
monter entre deux hauteurs dont une, celle de droite, |
domine de beaucoup l'autre. C'est à Mendivil que com- i
mence le col du Garrascal. A droite et à Test, en avant de Mendivil, s'échelonnent sur la hauteur, à un kilo- |
mètre environ l'un de l'autre et de la route, les villages de Oloriz, Oricin, Unzue \ Au nord d'Unzue et con- |
tigu au village, est un pic élevé dit Pefla de Unzue.
Après Unzue, la route présente une rampe trèsraide : le talus de droite, qui n'est autre que la pente ouest de la Sierra de Alaiz, s'élève à une hauteur considérable et domine au loin toute la gauche de la route.
A 2 kilomètres d'Unzue, à Muruarte, qui est sur la voie même, laroute d'Artajona vient se souder à la route
1 Itinerario gênerai militar de Espam. — Capitania gênerai de Natarra, Deposito de la guerra, ano de 1859.
* La cote de Mendivil est 17, celle d'Oloriz 24, celle d'Oricin 49, celle d'Unzue 68.
de Pampelune à Tafalla; au sud et à f kilomètre environ de Muruarte, on voit à gauche des deux routes le petit hameau d'Olcoz *.
De Muriîarte, la route qui, de Mendivil s'est infléchie vers l'ouest, suit le pied de la Sierra de Alaiz, c'est-à-dire court de nouveau vers Test, laisse sur les hauteurs de gauche, à 3 kilomètres environ de la route, le village de Biurrun, passe à Tiebas et descend de là en plaine où elle atteint Pampelune après un nouveau cours de 10 kilomètres.
Pour résumer, nous dirons donc que la ligne Oloriz, Oricin, Unzue, Muruarte, Olcoz, ce qu'on appelle le Carrascal, présente vers Mendivil, la forme d'une tenaille, établie sur la crête de montagnes élevées, ayant son rentrant à Muruarte, l'extrémité de ses faces à Oloriz et à Olçoz, et donnant sur la route de Mendivil à Muruarte, qui est, en somme, la bissectrice de cet angle, une concentration de feux maxima.
Cette tenaille occupée, il est absolument impossible à la meilleure troupe d'arriver de Mendivil à Olcoz ; or, Mendiri occupait cette tenaille avec 8,000 hommes.
Le navarrais Morionès qui est né dans un petit village au pied du Carrascal, connaissait mieux que personne dans l'armée espagnole cette position formidable; et quand, arrivé à Mendivil le 16 au soir, il eut acquis la certitude que le Carrascal était occupé, il renonça mo-
1 Olcoz est coté 30 et Muruarte 33.
mentanément au passage et cantonna ses troupes à Mendivil, Barasoain et Garinoain.
Puisqu'il était acquis que tant que les carlistes occuperaient le Carrascal, il ne fallait point songer à passer ce défilé, le général républicain devait essayer de les obliger à porter ailleurs les forces qu'ils avaient massées en cet endroit. Il y parvint en donnant à son général en chef La Serna, qui, aVec 25,000 hommes, restait inactif à Logrono, l'idée de faire une po'nte sur Estella. La Serna, qui semblait avoir prisa tâche d'être le digne successeur de Zabala, fut cependant frappé de l'excellente idée de son lieutenant, et le 19 septembre, à midi, il quittait Logrono à la tête de 22,000 hommes d'infanterie et de 3,000 chevaux, se dirigeant sur Estella par les deux routes de Sesma et de Los Arcos.
Il y avait ce soir-là à Estella et au sud d'Estella pour garder la ville et les deux routes dont nous venons de parler, en tout, la compagnie de la junte de Navarre.
Malgré toute l'énergie carliste, il y avait de quoi n'être pas rassuré.
Deux express furent envoyés immédiatement, l'un au général Alvarez qui était inactif du côté de La Guardià, l'autre à Mendiri. Ce dernier recevait l'ordre formel d'abandonner immédiatement le Carrascal et de se porter à marches forcées au secours de la capitale menacée.
En quatre heures le Carrascal fut dégarni de ses défenseurs et,le soir même, Morionès entra dans Pampelune.
Du convoi de 500 voitures qu'il avait à Mendivil, le
général républicain n'en amena d'abord que 150 dans la place bloquée, encore n'était-ce que du fourrage, mais il avait eu le soin d'occuper toute la gauche du Carrascal, c'est-à-dire Oloz, Tirapax, Ucar, Muruarte, Biurrun, et quand il revint à Mendivil, le 20 septembre, il prit ses dispositions pour faire filer le reste de son convoi.
Or, pendant ces trois jours, l'émotion légitime éprouvée à Estella par suite de l'arrivée de La Sema, s'était calmée ; on avait vu que non-seulement le général en chef républicain ne tenait point à s'engager, mais que ses avant-postes se repliaient même, quand la division Alvarez, enfin arrivée à Estella, avait voulu lui offrir le combat. En conséquence, le 20 au soir, le brigadier Perula eut ordre d'aller reconnaître avec le 1 er , 2*, et 3* de Navarre la position de Morionès et si, comme tout le faisait supposer, on le trouvait maître du Carrascal, de l'inquiéter et d'arrêter autant qu'on pourrait le ravitaillement.
Le brave Perula arriva le 21 au matin avec sa poignée d'hommes à Uterga, et deux heures après il s'élançait à l'attaque des hauteurs de Biurrun. Il n'y avait pas moins de 6,000 hommes à Biurrun, et cette attaque de Perula est une de ces heureuses folies après lesquelles il faut dire qu'il n'y a rien d'impossible à la guerre.
Ce combat fut acharné. Le 3* de Navarre chargea un contre six environ, puis le 2% puis le T r ; mais après deux heures de lutte, Biurrun fut conquis; les troupes
républicaines laissaient aux mains des carlistes 80 prisonniers et 300 fusils environ.
Moriohès ne songeait plus à ravitailler Pampelune, il avait fort à faire pour garder ses positions, et il établit ses troupes face à Biurrun, aux villages d'Olcoz, Muruarte et Unzue, le centre en avant.
Le 22, Perula rendit compte au quartier royal de son combat de la veille, et demanda quelques renforts avec un peu d'artillerie, faisant espérer qu'il pourrait peutêtre reconquérir toutes les lignes abandonnées le 19.
Ce résultat paraissait tellement impossible que tout d'abord on hésita à Estella. Toutefois, comme La Sema ne paraissait pas vouloir sortir de sa très-heureuse réserve, on put détacher 6 bataillons et 2 batteries rayées qui arrivèrent à Biurrun le 22 au soir.
Le 23 au matin, le combat commença par une lutte d'artillerie : c'était la première fois que les canons carlistes pouvaient soutenir la lutte, et, pour cette première fois même, elles avaient l'honneur d'éteindre au bout de deux heures le feu des pièces républicaines.
En cet instant, Perula commande une attaque générale. Tandis que 4 bataillons s'élancent sur Olcoz et Muruarte, trois autres franchissent la route en face de Biurrun, gravissent les pentes de la Sierra d'Alaiz et marchent à Unzue. En cet endroit, la lutte fut longue et meurtrière, car, comme nombre, les carlistes étaient infiniment inférieurs. Enfin, après quatre heures de combat Unzue fut emporté.
Si Ton se rappelle ce que nous avons dit de la position d'Unzue par rapport à celle de Muruarfe et d'Olcoz, on se rendra compte qu'Unzue pris, les troupes républicaines couraient grand risque d'être coupées. Morionès fut donc obligé de battre en retraite.
Après un séjour de quelques jours à Mendivil et Barasoain, il rentra avec ses voilures à Tafalla, ayant complètement échoué dans son entreprise, et perdu pour rien et ses soldats et son temps. Il est vrai de dire, pour sa décharge, que sans l'incroyable inaction de son général en chef, le ravitaillement eût dû être opéré, et qu'en somme son insuccès* ne pouvait lui être reproché. Il trouva du reste un fort simple moyen d'empêcher tout blâme : il télégraphia à Madrid que le ravitaillement avait eu lieu et qu'il avait maintenu ses positions de Barasoain!
A Los Arcos, La Serna était fort embarrassé de ses 25,000 hommes. Aussitôt après la rentrée de Morionès à Tafalla, don Carlos rappela à lui Perula, et, à la tête d'environ 25 bataillons, offrit le combat au général républicain ; celui-ci n'eut garde de l'accepter et finit par rentrer à Logrono, poussé peu à peu par l'armée royale, et sans jamais s'engager.
Il trouva plus simple de rentrer dans La Guardia démantelée par les carlistes et d'y mettre de nouveau garnison républicaine ; mais cette facile victoire ne pouvait donner d'illusions à personne.
Viana fut également occupé et mis en état de défense ; enfin Morionès essayait encore une fois d'approcher du
Carrascal, mais, trouvant toujours les positions occupées, il rentra décidément à Ta fa lia et parut y vouloir imiter la placidité de son chef.
Dans les premiers jours d'octobre, l'aviso le London, capitaine Jefferson, dont il a été parlé déjà au commencement de ce chapitre, quittait de nouveau les côtes d'Amérique, ayant à son bord 16 nouvelles pièces en acier destinées à l'armée rpyale. Un coup de vent l'obligea à relâcher à la Havane, au milieu de bâtiments de guerre de la marine espagnole. Jefferson paya d'audace et aussitôt qu'il pût appareilla sans être inquiété. Le 20 octobre, il débarquait heureusement à Motrico ses 16 canons, et avec eux 4,400 Berdan, 500,000 cartouches, 4,000 gargousses et 200 caisses de munitions. Six jours après, un nouveau débarquement de 6 canons Krupp , 3,000 fusils et 100,000 cartouches eut lieu au cap du Figuier par le bâtiment contrebandier le Niéves, capitaine Aldamiz, sans que les croiseurs allemands et espagnols pussent s'opposer à ces diverses opérations.
L'artillerie royale prenait peu à peu de l'importance et, dans les combats, le courage du soldat en était doublé: on l'avait vu à Biurrun-Unzue, on devait le voir dans les divers engagements dont nous avons encore à parler.
Pendant que, du côté d'Estella, les opérations demeuraient en suspens, à l'ouest des provinces basques,
le général Mogrovejo passait l'Ebre à la tête d'une douzaine de bataillons, entrait en Castille et s'établissait dans le massif montueux, qui s'étend entre Burgos et Logrono, menaçant la voie ferrée de Miranda à Burgos. Cette pointe hardie n'eut point de suites à cause du petit nombre de troupes dont disposait le général carliste.
Menacé par la division Blanco que La Serna détacha de Miranda et par la division Villejas qui venait de Burgos, il dut rentrer en Biscaye.
Il avait, toutefois, inspiré de sérieuses inquiétudes au gouvernement de Madrid et « avait eu le grand mérite, au point de vue carliste, de forcer le général en chef de l'armée du Nord, à dégarnir son aile gauche, et, par suite, à ajourner ses opérations \ »
A la suite de cette affaire, le général La Serna partit pour Madrid pour donner vraisemblablement quelques explications sur son inaction et sur la situation de Pampelune qui criait famine, ce que ne s'expliquait pas le maréchal Serrano à la suite des télégrammes victorieux du général Morionès.
Le général en chef sut sans doute présenter sa con • duite sous un jour favorable et faire croire qu'un autre n'eût pu faire mieux.
Il revint, en effet, à la fin d'octobre reprendre son commandement et décida un remaniement complet de
1 Bulletin de la Réunion des officiers ,
92 DON CARLOS Vil ET L'ESPAGNE CARLISTE,
l'armée du Nord qui, disait-il, ne pouvait agir efficacement avec son organisation actuelle : c'est le propre de l'ouvrier inhabile de critiquer l'outil dont il ne sait point se servir.