‹ Don IsaacChapitre 17 sur 27 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les mêmes. Don Isaac Abravanel, Sarah Abravanel, puis Esclaves, Marchand d'esclaves. Seigneurs, Peuple.

(Pendant le ballet Don lsaac Abravanel entre au bras de sa fille Sarah, se mêlant au groupe du peuple, si bien que lorsque les danserinos quittent la place, suivis par une partie de la foule, il se trouve sur le devant de la scène vers la gauche.)

Sarah

Mon père, me pardonnerez-vous jamais de vous avoir ainsi affligé 1

Ah ! que maudite soit l'heure où cet homme t'a vue pour la première fois ! Le soir où tu m'as dit que tu étais aimée d'un Prince, d'un Chrétien — alors que ce jour aurait dû être consacré tout entier au Seigneur — j'ai pensé qu'il n'y avait là qu'un rêve fou. une ambition folle de jeune fille. Mais le lendemain quand tu m'as avoué que toi-même tu l'aimais, quand j'ai appris que pour cet amour la fille d lsaac Abravanel était prête à sacrifier sa foi, à renier son père, renier sa race, renier son Dieu, j'ai compris aussi que le malheur était entré dans ma maison . .

(*i (Voir musique à la fin.)

Sarah

Mais je me suis repentie de ces pensées coupables.

Don Isaag

Il est des fautes dont rien ne peut absoudre, même pas le repentir ! Aussi lorsque le Duc de Médina Sidonia et le père Ximénès sont venus au nom du Conseil de Castille me signifier l'édit chassant tous les Juifs du Royaume, je ne sais vraiment ce qui souffrait le plus en moi, du Chef de la Communauté qui voyait s'amonceler autour de lui les infortunes d'Israël ou du père qui venait de perdre son enfant.

Sarah. {La voix pleine de larmes.) Mon père !

Et lorsqu'en protestant de leur amitié ils m'ont affirmé que mes honneurs, que mes biens me seraient laissés si j'abandonnais mes frères, je me sentais si accablé que je ne me suis pas révolté contre l'injure qui m'était faite, mais j'ai au moins ressaisi la notion de mon devoir et je leur ai demandé que le Roi me permette d'intercéder pour les proscrits une dernière fois. Et tout à l'heure, moi qui étais ministre et conseiller tout-puissant, je vais monter en suppliant les marches de ce palais (il étend le bras vers VAlhambra) et implorer un peu de pitié pour ma race, qui est pourtant la race choisie de Dieu.

Sarah

Dieu nous protégera.

Don Isaac. {Avec véhémence.)

Il nous châtiera ! {La voix plus douce.) Et je souffre

profondément, car ma douleur est faite de celle de tous

et de la tienne aussi.

Sarah

Je l'aimais tant !

Don Isaag

Et tu l'aimes encore?

(Sarah baisse la tête sans répondre.)

Ah, comme la main de l'Eternel s'appesantit lourdement sur moi !

{Un marchand d'esclaves entre par la gauche, un fouet à la main et conduisant sept ou huit esclaves, hommes, femmes et enfants, marchant Vun derrière Vautre et attachés par la ceinture à une chaîne qui les relie tous en une

seule file.)

Deux Surveillants {Accompagnant le marchand, leur fouet à la main et criant.)

Esclaves, esclaves à vendre !

Le Marchand (Aux gens qui s'approchent.)

Ce sont des Juifs Maures de Malaga. J'en ai vendu trois cents. C'est tout ce qui me reste. Je les vends à bon compte.

Premier Surveillant [Désignant successivement de son fouet chacun des esclaves.)

Ce gaillard-là est un homme fort, il peut porter plus que deux ânes, on peut l'atteler à la charrue avec un bœuf ou même tout seul.

Le Marchand (A un homme de la foule qui s'approche palpant les bras et les épaules de V esclave et lui ouvrant la mâchoire pour examiner les dents.)

Cinquante ducats.

Premier Surveillant

Ce petit vieux-là sait lire dans les astres, il sait guérir les maladies et prédire l'avenir.

Le Marchand

Quarante ducats.

Premier Surveillant

Voyez cette superbe fille. (// fait tourner une esclave sur elle-même.)

Le Marchand

Je n'en ai jamais eu à vendre d'aussi belle. {A un officier qui s'avance pour l'examiner.) Cent cinquante ducats. C'est pour rien !

Don Isaac {Qui s'est approché des esclaves et a échangé quelques mots à voix basse avec eux. Au marchand.)

Et pour tous ensemble que demandez-vous?

Le Marchand {Comptant sur les doigts.)

Tous ensemble, pour m'en débarrasser, c est

eh bien c'est quatre cents ducats.

Libérez ces malheureux, je les achète. (A voix plus basse au marchand qui s'est approché de lui.) Je suis Don Isaac Abravanel, passez ce soir chez Don Abraham Sénior, vous serez payé. ,

Le Marchand {Eu s' inclinant avec respect.)

Monseigneur Don Isaac (Aux surveillants en

leur tendant une clef.) Détachez-les.

Don Isaac {Qui s'est retiré un peu à l écart et que les libérés entourent.)

Frères, vous êtes libres.

{Tous s'agenouillent et baisent son vêlement.)

Un Esclave

Merci Rab, tu es notre sauveur, que le Seigneur te récompense !

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