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prospéré et où nous avons souffert. Lorsque nous nous sommes implantés sur ce sol . après la destruction du premier temple de Jérusalem, quand s y fondèrent les premières colonies juives, cinq cents ans avant l'ère chrétienne, nous l'avons aimé comme notre nouvelle patrie ei. nous nous sommes attachés à lui par les mille liens indestructibles formés par l'existence de tant de générations. Xous avons retrouvé ici le cédrat pour notre fête des Cabannes et le myrlhe pour couronner nos tabernacles : les orangers, les citroniers et les grenadiers qui poussent sur les rives du Tage et du Guadalquivir ont remplacé pour nous les palmiers de Jéricho et les cèdres du Liban, si bien que les Espagnes nous ont fait oublier la terre d'Israël. Aussi, n'est-il pas un pouce de ce sol qui n'ait été fertilisé par notre sang et par notre labeur. SfoifcS y avons bâti des Villes : Tolède. Maqueda, Escalona, Lucena. et d'autres cités nous doivent leur prospérité : nous y avons fondé des écoles dévenues célèbres, et nos académies ont fleuri dans l'Espagne Maure comme dans l'Espagne chrétienne. Avec les produits* de celte terre nous avons porté au loin la crainte et le respect de son nom.
Et ce n'est pas Joui ! Les enfants d'Israël ont toujours compté parmi les plus braves pour la conquête ou pour la défense de noire pays. Dans les armées de vos ancêtres, nos ancêtres ont toujours combattu vaillamment sous les drapeaux de Léon, de Caslilîe ou d'Aragon: quarante mille de nos pères n'ont-ils pas aidé Alphonse VI pendant un siège de sept ans à conquérir cette Tolède devenue la Capitale de Vos Majestés ! Et navons-nous pas aussi contribué à totfëles efforts d'une guerre de douze années pour la prise de cette magnifique Grenade (il embrasse d'un geste tout le pahtiss où domine maintenant votre puissance ? Grenade ! le plus beau joyau de votre couronne !
Majestés, dans <;T autres contrées Israël, opprimé, a vécu et vit encore trop souvent dans l'ignorance, dans la pratique des seuls métiers que lui permettent des lois avilissantes, dans la crainte constante de la persécution. Mais dans ce pays des Espagnes, il n'en a pas été de même: nous avons toujours été, nous sommes toujours parmi les plus fidèles et les plus loyaux de vos sujets et nous avons le cœur aussi haut placé que tout autre fils d'Aragon ou de Caslilîe. Ici, les fonctions publiques nous ont été ouvertes. Vos ancêtres et vous mêmes vous avez choisi parmi nous des
ministre, des conseillers, des ambassadeurs, et quand ces hautes charges nous ont été confiées, nous les avons remplies toujours avec honneur, quelquefois môme avec éclat.
Et cependant, il nous faut partir ! Nous devons nous en aller sur les routes de l'exil vers des pays étrangers, lointains, affronter tant de calamités et tant de souffrances.
Oh Roi et Reine de bonté ! Votre cœur ne saigne-t-il pas à la pensée que un million et trois cent mille de vos enfants vont quitter le sol sur lequel ils sont nés, et ce qui est la plus amère des douleurs, abandonner à tout jamais les tombeaux de leurs pères 1? Quel déchirement que cette séparation d'un passé de tant de siècles ! Si encore une si cruelle destinée pouvait être utile au pays que nous aimons tant? Mais non! Que de vides, que d'infortuaes, que de désolations nous allons laisser derrière nous ! La religion même sera-t-elle affermie par notre ruine ?
Majestés, dans l'immensité de notre malheur il nous reste encore une consolation, celle de nous dire que nous avons toujours été prêts à tous les sacrifices lorsque le Royaume en a eu besoin. Aujourd'hui encore, quand des marins hardis brûlent du désir d'aller conquérir des voies nouvelles vers les Indes lointaines, si pour l'expédition projetée trente mille ducats ne suffisent pas, tout ce que nous possédons, tout, nous sommes prêts à l'apporter à notre Roi pour la graudeur, pour la gloire de notre patrie.
Torquemada {Qui, durant ce discours, s'est tenu vers le fond de la scène en arrière de Don lsaac, le regard fixé sur Ferdinand et Isabelle et qui a remarqué le sentiment de compassion se peindre à plusieurs reprises sur leur visage, voyant la Reine tendre la main vers Abtavanel, tandis que le Roi s'est levé comme prêt à descendre les marches du trône et l'appeler à lui, se précipite vers le crucifix suspendu à la muraille, le saisit et traversant la salle, monte rapidement les degrés du trône et dune voix violente tendant le
crucifix au Roi.)
Sire, Juda Iscariote a vendu le Seigneur pour trente deniers, voulez- vous le revendre pour trente mille ducats ? Le voulez- vous? Eh bien, tenez, le voici ! Vendez-le !
La Reine (Troublée, attirant vers elle le crucifix* que tient Torquemada et le baisant avec effusion.)
Oh î Non non. . . .
(Après avoir baisé le crucifix, comme l a fait la Reine, le Roi se retire suivi de tous au milieu du plus profond silence, tandis qiï Abravanel reste debout à sa place dans une attitude de consternation , ne remarquant ni Don Abraham Senior qui demeure pensif , adossé à la muraille, ni plusieurs des personnages qui passent à côté de lui en le toisant avec hauteur. Il relevé la tète lorsque Christophe Colomb, resté un des derniers, s'approche de lui et lui
presse les mains.)
Çr\id eau)