ACTE II
PREiMIER TABLEAU
Lu scène représente le couvent de Sègovie, ouvrant sur une place par une porte basse. — La nuit est venue.
SCÈ!^CE I
L'Abbcsse de Ségovie. — Un Prêtre.
(Le préirc sortant du couvent accompagné par l'ahhesse.)
l'abbesse
Ainsi, elle se montre toujours la même; rêveuse et inquiète. Regrette-t-elle d'être entrée en religion ?
LE PRÊTRE
Elle n'en veut rien confesser. Mais je ne
4<'' DON JUAN d" ARM AN A
doute pas de ses regrets. C'est une novice qui vous donnera toujours quelque souci. Ma mère, surveillez-la : car sa famille est puissante et cette riche proie ne doit point échapper à notre Ordre.
l'.ABBF-SSE
Ne craignez rien, mon frère. Les filles qui nous sont confiées sont bien gardées. Ni l'aigle, ni le vautour n'ont de serres plus puissantes que celles où sont retenues ces douces colombes.
LE PRÊTRE
Quelqu'élevé que soit leur vol, l'aigle et le vautour peuvent être atteints, et forcés, pour se sauver, d'abandonner leur proie.
l.'.ABBESSE
De votre côté, mon frère, avez soin qu'aucun obstacle ne nous vienne du dehors. Les confesseurs qui dirigent la conscience des nobles parents de dona Clara continueront de nous fournir les éléments de la conduite que nous aurons
ACTEI1,SCENEII 47
à tenir avec elle. Adieu, mon frère, que la grâce de notre Seigneur et Divin Maître vous accompagne.
LE PRÊTRE
Ainsi soit-il! Adieu, ma mère.
(L'ahbessc referme la porte à double tour. Le priirc s'éloigne d'un côté. — Don Juan et Perdrigo arrivent de l'autre, enveloppés jusqu'aux oreilles.)
SCÈiKE 11
A la porte du couvent.
DON JUAN. — PERDRIGO.
PERDRIGO
il en est encore temps : Renonçons à une entreprise si sacrilège.
Méchant couard, m'as-tu jamais vu reculer?
48 DON JUAN d' ARM AN A
r ERDRICO
Ce que vous allez faire est si contraire à toutes les lois de l'Eglise et de la morale !
Ah ! tu fais le moraliste. Tous ces trembleurs, toutes ces loques d'hommes font de la morale: Les beaux génies! Mais le dernier muletier d'Andalousie est aussi fort que vous sur cet article. Qu'est-ce qui ne sait pas ce qui devrait être et ne pas être ? La morale est un vieux cheval de renfort avec lequel on n'a jamais gravi une côte. Broutez dans la plaine, vils animaux. Mon attelage est composé de tigres affamés bondissant sous le fouet du désir, broyant hommes et choses sous la roue de ma fortune. Je trouve en moi le vertige d'horizons immenses qui reculent à mesure que j'avance. Je vais, insatiable, au néant ou à la lumière infinie. Reste si tu ne veux pas t'engloutir avec moi dans l'Inconnu fécond d'âpres jouissances.
ACTE11,SCENEII 49
PERDRIGO
Ceci dépasse mes capacités. Pour l'Inconnu, j'en suis sûr; pour les jouissances, je n'en vois pas beaucoup à recueillir en Enfer où vous courez tout droit.
Tant mieux. J'y serai sans toi au moins. Veux-tu entrer ou demeurer? Cette porte n'est pas encore celle de l'Enfer, j'imagine.
PERDRIGO
Il n'est pas dit que ce soit celle du Paradis.
Derrière ce mur, il y a de l'amour pour moi et tu dis que ce ne sera pas le Paradis? Tu ne t'élèveras donc jamais audessus du rang d'un bon valet? Imbécile, qui aurait pu devenir mon élève!
PERDRIGO
Pour vous imiter, Dieu m'avait mal doté.
Il est vrai. Chacun a la destinée de son sang.
PERDRIGO
En toutes choses je suis pour la moralité et ce que nous allons faire...
Chacun a la moralité de son tempérament. Qui n'a pas trop de goût pour la bourse du voisin en montre pour sa femme, parfois pour l'une et l'autre. La faute qui nous semble innocente paraît criminelle à qui s'en reconnaît incapable. — Le beau mérite d'être sage quand on est impuissant !
As-tu la lettre du Cardinal?
PERDRIGO
Hélas! je voudrais l'avoir perdue. Dona Clara est une bien grande dame et l'aventure est dangereuse... Nous allons nous mettre encore la justice sur les bras.
La justice est une vieille femme aussi