‹ Don Juan de MañaraChapitre 2 sur 95 · PRÉFACE. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. IX

jouissant de quelque majorât, et qui ne différait du mortel que par le bien-être de sa demeure et l'immortalité de ses jours. Aussi, de la plaine à l'Olympe, on se disait son fait; parfois même on en venait aux mains. Devant Troie, Vénus, Mars, Pluton, Junon reçoivent des floches ou des coups de lance, et soignent leurs blessures. Vénus réussit péniblement à protéger son fils Énée, et Minerve à sauver Ulysse. « Cérès est en esclavage, et le forgeron de Lemnos, et Neptune, Apollon à l'arc d'argent, et le terrible Mars. :s>

lUessés ou joués par les hommes, et chacun à son tour, les dieux se vengent ou se défendent comme ils peuvent, et leur orgueil serait soumis à de cuisantes épreuves, s'ils n'avaient pour se consoler la notion d'une loi suprême et qui s'appelle le Destin : loi mystérieuse, loi sacrée, qui préside à l'équilibre des forces et qui fait Tharmonie du monde : loi divine et seul dieu, puisque devant son inflexible autorité les hommes et les dieux sont égaux.

Contre cette puissance-là, point de révolte : Zeus lui-même ne ressayerait pas. Et quant aux autres, on peut les combattre sans être un révolté, puisque à vrai dire elles ne sont que des forces: forces amies ou ennemies que Ton balance l'une par l'autre, car, chaque fois que l'homme entre en lutte avec un des dieux, il en trouve un qui le protège: un élément l'aidera contre l'autre; et presque toujours l'humanité triomphera, même quelquefois de la mort. Ainsi la race, à travers les peines, et superbe d'efforts, s'achemine vers son épanouissement total, et l'on sent que les dieux, si formidables au début, s'adouciront au dénouement, et jusqu'à servir l'homme.

Zeus alors, et malgré sa foudre, n'est plus qu'un administrateur des êtres et des choses, mais il ne les a point créés : on le vénère, car il est grand, car il est beau, étant le ciel et l'air, si vastes et si beaux; on l'aime, puisqu'il est bienfaisant, comme son fils, le Soleil fécond, comme sa lille, la douce Lune ; on le bénit d'avoir engendré la Moisson, la Vigne et l'Olivier...

La terre est devenue habitable et bonne : la pacification

entre les dieux et l'homme, mélodieusement, déroule son poème, de la chute à la délivrance de Prométhée.

Celui-là même fut-il un révolté? Non certes, mais un héros. Sa peine fut-elle d'un damné? Non pas, mais d'un martyr. Après Tantique bouleversement du sol, après la lutte obscure et rude au milieu d'un monde chaotique, après Saturne qui dévorait ses fils, et les grandes eaux envahissant la plaine, et Deucalion, et Pyrrha, au temps où les aïeux gravissaient les montagnes pour chercher un refuge, quand de leurs bras géants ils entassaient Pélion sur Ossa, les Titans vaincus étaient retombés dans la plaine : mais cet échec n'était-il pas la première victoire, puisque en résultat définitif une patrie restait conquise aux hommes? L'exode aryen avait franchi les épouvantables plateaux qui s'élèvent entre l'Asie et l'Europe. Bien des hommes avaient péri dans la région des foudres, et Prométhée gisait sur la route. La Fable nous dit qu'il est parmi les roches du Caucase; mais, si les éléments se sont vengés de l'homme, ils seront domptés à leur tour. Car Prométhée est immortel! Dans sa douleur quotidienne, dans son infatigable renaissance, il crie aux dieux : « Vous mourrez ! » Parole qui n'est point d'un athée, mais d'un libérateur acharné au devoir, d'un vaillant qui, dans la défaite, garde sa confiance en la valeur de l'invincible volonté. (( Vous mourrez! » A qui parle-t-il donc, sinon aux phénomènes de la Matière, que l'Esprit asservira? En sorte que le cri d'Eschyle, loin d'être impie, est un acte de foi : foi dans la sainteté de l'effort. « Ciel orageux, terre inculte, désert sauvage, je saurai vivre malgré vous! » Et il le prouve! Le jour où, délivré, il se dresse au sommet de la montagne, ce jour-là, le monde entier pousse un chant d'allégresse : « Les dieux sont morts! d

Qu'est-ce à dire, sinon que le faible a vaincu la force, que la patience a lassé la douleur, que la volonté triomphe, et que

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la terre esta nous? Prométliée est le symbole de la vaillance humaine, et nulle morale ne lui dit que son énergie est coupable, au contraire. Il n'y a pas eu rébellion, mais lutte : THomme s'est défendu contre la Nature, et non révolté contre la Loi.

La différence est grande, et le type hellénique du héros accablé par les Forces n'a rien de commun avec le tvpe catholique du rebelle châtié par les Dogmes.

C'est l'honneur de la race aryenne : tandis que les peuples de l'Orient, noirs ou jaunes, s'agenouillent avec terreur devant les divinités qu'ils adorent, et hurlent leur propre néant, toute notre pensée soixante fois séculaire tend à la glorilication de riiomme. Cette épopée du faible qui triomphe, du courage qui parvient à tout, cette apothéose de l'énergie fut et reste à travers les âges le noble idéal de notre esprit. A toutes les époques, dans tous les empires, sous tous les climats, dans les grandes fables comme dans les petites, partout nous retrouvons ce mythe, célébré par les religioes ou conté aux. enfants. De rinde à la Norvège, et des Vedas jusqu'à nos jours, qu'elle soit dite par Prométhée ou par Balder, par Çakia-Mouiii ou Jésus, chantée par Homère ou par les Sagas, discutée par Platon, précisée par Virgile, confessée par les martyrs chrétiens, toujours elle reste la même : « Honneur au faible qui lutte ! honneur au droit, à la justice, et meure la force ! »

Car c'est notre immortelle chimère, que le fort soit vaincu parle faible !

Cette foi nous valut, dans le sombre moyen âge, le rassurant éclair que fit l'épée de la chevalerie : mérovingienne et

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carlovingienne, la brutalité des temps nous suscita les redresseurs de torts que rien ne trouble ou n'intimide, et qui prometteut la justice : Sigurd ne craint pas le feu, Roland et Amadis ont fait bon marché des géants; leur neveu, le petit Poucet, se rit de l'Ogre. Eh ! la ruse elle-même, dirait-on, n'est pas interdite contre la force? 11 nous plait et nous exigeons qu un seul homme triomphe de mille, et que, dans la Futte inégale, la défaite vienne à celui dont la victoire était certaine et trop facile : toujours notre héros est et sera le même, et peu nous importe qu'il soit sorti de la Légende ou de l'Histoire, qu'il ait vécu dans un royaume ou dans un livre ; notre sympathie les adopte tous ensemble, et vivants ou rêvés, tout est bien s'ils sont conformes au type, ayant la vertu comme Bayard, la foi comme Parsifal ou don Quichotte, Texubérance comme Du Guesclin ou d'Artagnan. La fable ose en faire un enfant rusé. Pourquoi pas ? L'histoire ose bien en faire une femme.

Si Jeanne d'Arc n'avait point vécu, nous l'eussions sans doute inventée, car il nous la fallait ; et les ères futures auront peine à ne la point considérer comme un symbole, tant elle synthétise le génie de la race. Une bergère dispersant des armées ! Les poèmes aryens n'avaient osé confier cette tâche qu'à de divins aventuriers, et nul roman ne s'était risqué jusqu'à l'invraisemblable poésie de celte réalité.

Gomment donc notre race indo-européenne, dont l'instinctive et constante hardiesse travaille à célébrer la dignité humaine, comment put-elle, en un jour de son histoire, s'incarner en ces deux types de l'humiliation : Faust damné, don Juan dam né?

La raison est simple : ces deux types ne nous appartiennent pas ; il est vrai que nous les avons inventés, mais l'esprit qui

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nous les imposa était venu d'une autre race, et cet esprit, pendant des siècles, a gouverné l'Europe.

L'ànio d'un inonde étranger avait pénétré dans la nôtre par la Rome des derniers jours, la lîome dépravée des empereurs à qui les légions apportaient leur hulin d'idoles et d'idées, les dieux, les esclaves, les vices de l'Orient, l'âme syriaque et sa volupté sombre, et son énervant mysticisme.

A cette heure de l'histoire, les divinités de la Grèce et du Latiuni avaient lini leur temps, et la foi en elles était morte; elle était morte précisément lorsque le peuple aurait eu besoin d'elle, quand la masse des hommes se prenait à rêver, et cherchait. Cette foi que n'avaient plus ni les empereurs, ni les poètes, ni les matrones, ni les plèbes, quelqu'un la possédait : l'esclave. Les troublantes filles de la Chaldée, des Gyclades, de l'Egypte, entraient en foule dans la ville, avec leurs dieux entre leurs bras; elles avaient des yeux à la fois lascifs et chagrins, qui tour à tour prenaient le corps et l'àme; après le piment des baisers, elles avaient celui du remords, de la honte et de la prière; subtilement, d'instinct, elles mêlaient le culte à l'ordure, et versaient tout ensemble Tivresse de leurs perversités savantes, et leur tristesse native, qui s'angoissait encore de l'exil et de l'esclavage: les Lycoris, les Délie et Lesbie, en tous les poètes, épanchaient, après les caresses, leur langueur sémitique : ce mélange était si délicieux et nouveau, que tout le reste semblait fade, et l'on n'adorait que ces femmes. C'est merveille de voir que toutes les amoureuses, de Virgile à Tibulle ou Properce, ne portent que des noms orientaux. Mais, tandis que les hommes s'intoxiquaient de ces poisons exquis, que pouvaient les dames romaines? Elles faisaient la même chose. Elles s'instruisirent. Tous les vices entrèrent. Tout l'Orient s'installa dans Rome. Ce fut alors la vraie, la grande invasion punique, la revanche de Carthage : morte, la dernière capitale de Sem se vengeait en empoisonnant le vainqueur, et son cadavre vint pourrir au pied du Capitole. Ce fut le triomphe de la volupté et de la mort. Dans cette puanteur mêlée de parfums, tous les dieux accouraient : Bacchus Sabasius, Isis,

Serapis, lïonis, porté dans les bras de sa mère, comme demain sera l'Enfanl Jésus. Moloch escortait Adonis. Le sombre Jébovah, qui n'eût tenté personne, restait au quartier juif. Mais la Judée offrit un charme, et combien celui-ci était doux! 'Après les dieux impurs, après l'orgie de la lubricité sacrée, on aperçut venir le réparateur mystique et triste, dont la langueur convient après les voluptés trop assouvies. Jésus apparais^sait aussi beau qu'Adonis, son précurseur, mais apportait à ce monde blasé un plaisir inconnu : le repentir. A ce monde finissant, l'espoir ! Parce que tout mourait, tout renaquit. La vie sort des tombes.

La doctrine de Jésus mariait l'àme des deux races : dans la sévérité de la loi sémitique il introduisait la clémence de l'Inde, et le Ramayana de nos premiers aïeux se fondait dans sa voix avec la dure austérité de l'Ancien Testament. En lui se réunissaient les dogmes des deux mondes, et par lui l'humanité se faisait une, pour la première fois.

Il fut le Conquérant qui réalisa, dans l'ordre spirituel, ce qu'Alexandre avait rêvé dans l'ordre politique. Mais au temps des Césars comme au temps d'Alexandre, et quelque progrès que l'empire romain eût alors établi pour centraliser ses innombrables provinces, l'unification du monde ne pouvait pas être durable.

Chaque peuple, dans la religion nouvelle, choisit ce qui correspondait le mieux à ses hesoins. Et, tandis que les Latins s'enchantaient d'apprendre dans TÉvangile la douceur aryenne de Jésus, la pitié pour les faibles, la charité chrétienne, les Barbares comprenaient mieux la rigueur sémitique dont le Nazaréen n'avait parlé aux hommes que pour calmer leur épou-

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