PRÉFACE. XV
vante. En vain la théocratie juive avait crucifié Jésus comme lin perturbatour, un hérétique, un apostat; on vain, elle avait, au nom du IVto, frappé le Fils : la parenté subsistait. Sous ^Évangile, on découvrit la Bible. L'Europe naissante connut les deux livres à la fois. Ouoi d'étonnant, si les clans farouches du NortI, si les rudes tribus, à peine échap|)ées aux Druides, entre l'humble Jésus et le terrible Jéhovah, ont mieux compris et mieux aimé celui qui leur ressemblait davantage?
Jésus, sans le savoir, avait traîné, derrière lui, son Père, et tous les deux étaient partis de Romo à la conquête des peuples chevelus. Sur les décombres de l'empire romain se dressa l'empire germain, et Jéhovah, sous le nom de Jésus, fut insta lié dans l'Occident.
Pouvait-il en être autrement? La Bible avait donné la règle, et l'Évangile l'indulgence à la règle. Jésus fut le dieu des Gaulois et Jéhovah le dieu des Franks, Dès le cinquième siècle, la défaite de FÉvangile se faisait imminente. Clovis, en devenant chrétien, tua le christianisme : car de la religion qu'il allait prêcher par l'épée, le barbare ne pouvait rien entendre, et de rado[)ter, il la déformait. Sur le b.iptême du Frank Taube du catholicisme se leva, éteignant l'étoile de Bethléem. L'Église, pour mener ces fauves, et les maintenir en quelque vertu, prit la voix d'un dompteur, car nulle autre voix n'eut été perçue. Le Pape fut un roi, ceint de force, auréolé de mystère, tenant les clefs du ciel et les clefs de l'enfer, prince menaçant, formidable, pasteur d'armées pour le Dieu des armées, et le représentant de Jésus ressemblait à Caïphe un peu plus qu'au divin pasteur. Au temps de Charlemagne, l'œuvre était faite, le Nouveau Testament confisqué au profit de l'Ancien; Jésus n'était plus que le maître nominal, et ses maires du palais le tenaient sous leur main de fer. Le principe de la théocratie judéo-catholique était définitive-
XYi DON JUAN DE MANARA.
ment affirmé. 11 ne manquait pour l'établir que la voix d'un saint Dominique ou la main d'un Innocent 111, et pour le discuter juridiquement, que le livre dun Sanders; le De monarchia visibili ecclesiœ est formel : l'Église est un roi, de pou* voir absolu, de droit divin.
Et le moyen âge, en invoquant Jésus-Marie, un peu plus tendrement chaque jour, et tristement, Jésus-Marie, vécut sous le daive de Jéhovah.
L'Église, alors, qu'enseigne-t-elle à l'homme?
— L'indignité de l'homme : tout rapporter à Dieu, qui
mène tout.
A cette race qui garde dans le sang l'imprescriptible culte de l'individualité humaine, on ordonne l'abdication par la foi; on l'abîme dans son néant : pour réconfort on lui apporte la théorie juive de la Grâce. On lui interdit de penser; on lui défend de vivre.
— « Méprise ta tête, foyer d'erreurs et de mensonges! Méprisa ta bête, foyer de vices et de hontes. »
L'homme se courbe pendant des siècles, et ses deux forces, tète et bête, pendant des siècles, se tendent sous le joug.
Mais toute force comprimée se relève, et d'autant plus qu'on la comprime davantage. Nulle puissance contre nature ne peut durer au delà d'un temps.
La tête et la bête se relèvent en révolte, à la fin, et sur-
gissent
La tête crie : « Je veux penser! » Et cette révolte s'appelle Faust.
La bête crie : « Je veux vivre ! » Et cette révolte s'appelle
Pour le monde lalin, don Juan, l'exubérance, la joie de vivre; pour le monde germain, Faust, la raison, le doute, l'hy-
1>RÉFACE. xyii
pothèse, Torgueil de penser. La grave Allemagne, la chaude Espagne dressent côte à côte les deux types de la révolte aryenne contre la loi juive.
Car Faust et don Juan, ces deux frères, nos ancêtres, représentent bien plus qu'une légende : ils sont un mythe.
Ils appartiennent à l'histoire de la religion, à l'histoire morale de l'Europe; ils sont les deux saints Caïnistes, les deux (ils aînés de Satan, et ses vengeurs, le double relèvement du vaincu qui, tombé du ciel une première fois, enfoncé dans l'Abîme par Jéhovah triomphant, a rêvé de rébellion dans la profondeur des ténèbres.
Pendant quelques milliers d'années, sourdement, au fond de la terre, au fond de Tàme, la révolte a fermenté, germé, pour sortir et s'épanouir en cette double floraison : don Juan, Faust.
Car, en vérité, qu'est-ce donc que Satan, sinon FHomme ? Sinon les instincts de Thomme. nobles et bas, la Chair et la Pensée?
Suivons les phases de la révolte : elles varient avec les siècles.
Tout d'abord, la Renaissance se lève imperceptiblement. Elle s'annonce avant de naître. L'Église règne, d'autant plus sévère que sa profonde connaissance des âmes a pressenti l'éveil des agitations prochaines. Dans les romances qui se
fredonnent, dans les légendes qui s'amplifient, un esprit inquiet s'est révélé : des voix s'émancipent ; des lèvres sourient. Faust qui raisonne et cabale, don Juan qui s'agite, tous les deux traversent la foule catholique : on les raconte à la veillée, on les connaît, on les reconnaîtrait si tout à coup le vent nocturne ouvrait la porte et si dans le cadre ténébreux du seuil apparaissait le vieux docteur qui tient un livre, ou le jeune cavalier qui porte rapière.
Comme vint Satan du Paradis terrestre, ils viennent : le tentateur s'est dédoublé. Aussi bien que jadis, il sera châtié, mais lorsqu'il aura fait son œuvre. Et qu'importe d'ailleurs ? Ce qu'il sied de noter, c'est sa venue : là est le symptôme grave. Car le Diable ne vient jamais sans qu'on l'appelle. S'il a pu ramper dans les fleurs de TÉden, c'est que l'instinct du premier couple l'évoquait inconsciemment ; s'il revient dans l'agonie du moyen âge, c'est qu'une pensée latente le suscite parmi les hommes. Jamais les légendes ne furent que l'aveu des aspirations. Ce que les peuples voudraient faire, ils commencent par le chanter. Ils inventent des héros, faute de pouvoir oser des gestes, et ces héros ne sont que l'âme universelle. Si Faust et don Juan ont relevé la tête, c'est la tète du peuple qu'il faut reconnaître dans la leur. Ils parlent à Dieu et lui demandent compte, ils revendiquent des droits, ils lancent des phrases : la chrétienté se voile de terreur, devant leur audace profane, comme si ces deux impies n'étaient pas ses porte-parole. La légende damne Faust, damne don Juan, et les renvoie dans l'enfer. Mais il n'en reste pas. moins vrai qu'elle les en a fait sortir, pour un temps, et qu'ils ont parlé. Le monde s'est servi d'eux pour proposer ce qu'il avait à dire, et c'est bien dit ; il peut maintenant les punir, pour ne pas confesser qu'il est solidaire avec eux, et que ces deux enfants du Diable ne sont en vérité que les enfants de l'homme.
Notez encore que Faust et don Jûan meurent dans l'impénitence. N'est-ce donc pas dire à la Loi : « Tu peux me frapper, car tu es la plus forte, mais tu n'obtiendras point de mon âme libre la soumission qui serait ta seule victoire » ? Les flammes