‹ Don Juan de MañaraChapitre 4 sur 95 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

de Tcnfer ne resseml)lent-elles pas un peu aux flammes du bûcher qu'on allume au Quemadoro ? Elles n'ont dévoré que deux cadavres, et, si la dépouille de ces rebelles a dû retourner à la cendre, leur àme n'est pas morte à jamais, car on la ressuscitera demain par le récit toujours recommencé de leur audace, et, chassés dans l'enfer, ils ont laissé au monde un héritage de désordre : le souvenir vivant de leur révolte.

Ainsi dureront les choses, jusqu'au jour où le narrateur populaire osera dire que les deux impies ne sont peut-être pas damnés, et que Dieu leur a fait grâce : il alléguera d'abord la miséricorde divine, qui est infinie ; et que répondre à cela ? Mais le pardon qu'il suppose émané du ciel, c'est lui qui le conçoit et qui l'invente ; il l'invente parce qu'il le souhaite, il le demande parce qu'il en profite ; il prêle ^es intentions à Dieu ; humblement, il suppose une grâce, mais en réalité il impose une absolution ; et, quand le Maître consent, c'est que l'esclave l'a voulu. Qu'en résulte-t-il ?

Au lendemain de ce pardon, arraché à l'Église en application de ses principes mêmes, prescrit à Dieu par l'indulgence inavouée de son peuple, les deux sectaires pourront se promener librement dans la foule : et n'étant plus damnés, ils ne laisseront plus désormais, à la fin du récit, que le trouble de leur àme.

On peut à présent leur prêter toute formule de révolte, ou d'impiété, puisqu'ils ont leur grâce : tout ce que l'on veut dire, ils peuvent le proférer impunément ; toutes les revendications, ils peuvent les risquer ; ils sont les orateurs de l'indépendance humaine ; ils deviennent des héros.

Us prêchent : Faust pour le droit de penser, don Juan pour, le droit de vivre. Us font des disciples et cheminent. Ps^rfois, pour mieux effacer le souvenir de leur damnation ancienne,

ils se déguisent et changent de nom, mais on les reconnaît en dépit du masque ou des postiches: ils prennent des forces ; lorsqu'ils se rencontrent dans la maison de Rabelais, ils sont devenus de puissants gaillards, se serrent la main et font leur tour du monde, bras dessus bras dessous, Gargantua et frère Jean des Entommeures. De la damnation, il ne s'agit plus guère : le drame devient gai. On rit, Dieu se tait. — « Tout va mal, mon frère, si nous changions cela ? » Et le bon géant se tord de rire devant le mal, parce qu'il voit que le mal ne saurait plus durer longtemps.

Car déjà le personnage légendaire s'est incarné en des êtres de chair et d'os : déjà, le germanique Faust s'appelle Luther, Calvin, et tant il est nombreux qu'il s'appelle la Réforme.

L'Andalou de Séville, lui aussi, a quitté sa ville natale, et professe à travers l'Europe : on le voit séducteur en Italie, démolisseur en France, et son rôle y devient plus large, sa parole plus provocante, son ambition plus vaste: tout à coup, chez Molière, il prend une voix de prophète, et invoque Thumanité. 11 s'agit bien des filles! Amoureux, il ne l'est déjà plus: il feint encore de l'être, puisque son nom l'oblige, et pour trouver prétexte à dire ce qu'il pense ; mais il est devenu mûr de trente années ; il songe à ses maîtresses bien moins qu'au Commandeur ; c'est entre eux une vieille querelle qu'il va falloir vider autrement que par quelque fable : la statue qui lui broyait la gorge avec ses doigts de marbre, il est maintenant en état de la punir à son tour ; et, lorsqu'il tire l'épée, il prend des airs de justicier. Ce n'est plus les amants, les pères ou les époux qu'il veut coucher dans le ruisseau; par derrière eux il cherche le mensonge social, le mensonge religieux, et le dit tout net, dans un cri de colère. Louis XIV ne s'aperçoit de rien, mais l'Église a compris : Bourdaloue,

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