PREFACE. XXI
Bossuet prêchent contre le forcené. 11 s'en moque, et passe. Il n aura de repos qu'il ne soit vengé, et qu'il n'ait renversé la symbolique statue, d'un coup de poing solide, ou de hache, s'il le faut, ou de canon : c Tu n' es plus bonne à rien ! » Il la •cherche, il se multiplie, on le rencontre partout à la fois : en moins d'un demi-siècle, il a bouleversé les capitales.
— « A bas le Commandeur ! On ne me commande plus ! » Et le roi de France s'est sauvé à Blois.
^ « A bas la vieille image! » Et Cromwell a décapité Charles l''" afin de punir Henri VIII.
Le Tenorio de Molière se fait barbier chez Beaumarchais, et rit nettement, car il tient la victoire.
— c A bas les vieilles pierres ! » Et la Bastille tombe. Cependant on lit Candide ou l'Opthniste.
Entin, devenu foule comme son frère aîné, don Juan peut signer dans Thisloire : Tautre était la Réforme, il est la Uévolution.
Revenons au type originel : à côté des modifications fondamentales que les siècles font subir à cette figure du Révolté, et des avatars que l'inquiétude sociale lui impose tour à tour, quand elle l'amplifie jusqu'à le déformer, don Juan traverse encore d'autres crises et présente d'autres mues.
Replaçons-le dans son rôle d'amant furieux ; là encore, il est et doit être divers, et chaque génération le comprend à sa guise.
Au sortir du moyen âge, il n'est d'abord que la brute en délire : il personnifie le péché de la chair, la folie de luxure, l'instinct qui court la rue, déchaînant le crime, répandant le malheur.
Peiulant combien de temps se démcne-t-il ainsi dans la légende populaire? On ne saurait affirmer. 11 semble que nul n'ait écrit son histoire.
Pourtant, ce nom de Tenorio n'est pas une création de la littérature ; la famille exista, apparentée à la maison régnante j l'armoriai nous donne son blason : sur champ d'or, un lion passant, barré d'azur et d'argent. Puis la chronique nous révèle, au milieu du quatorzième siècle, un don Juan, fils cadet de l'amiral Tenorio, qui serait le favori de Pierre le Cruel, le compagnon de ses orgies, le bras de ses crimes. Peut-être faut-il croire que l'amitié du monstre royal protégea ce complice contre la sévérité des lois, et que, devant l'impuissance de la justice séculière, l'Église, qui ne pouvait frapper le maître, abattit du moins le varlet : le Tenorio, attiré dans un cloître par quelque amoureuse apostée, nen sortit point et -tomba dans une oubliette. Le roi pouvait demander compte de cette exécution sommaire, et, pour parer à toute enquête, on inventa sans doute la fable d'une intervention divine, un miracle qui frappait le séide et menaçait le roi. L'idée géniale d'une statue vengeresse ne vint peut-être que plus tard, et le peuple, qui tremblait devant son bourreau couronné, dressa sur le chamin ce spectre d'outre-tombe. Cette hypothèse semble la plus probable.
Le mythe était grandiose, saisissant. 11 erra pendant trois siècles à travers l'Andalousie ; les moines approuvaient ce poème moralisateur. Un d'entre eux le prit dans la rue et le monta sur le théâtre.
A quelle date précise? On l'ignore.
Fray Gabriel Tellez, du couvent de la Merci, entra dans les ordres au moment où mouraient Shakespeare et Cervantes. Il avait alors quarante ans et connaissait la vie. iMoine comme