I. Amour, c'est assez de flèches
Réserve tes munitions ; Détends à ton arc la corde Et la cause à ma douleur !
La forêt des pennes montre Ta rigueur contre mon cœur ; Dans le dos, les pointes percent Et la blessure est mortelle.
Cen est assez, petit aveugle mon frère, Cen est assez.
II. Pour qui, à Pombre d'un chêne, Vit de rustiques années, Le deuxième coup suffit Quand le premier n'est de trop.
Pointe d'aiguille est assez Pour un pauvre pastoureau,
Car pour Bras, il ne faut point, Ce qu'il faut pour Fierabrás.
Cen est assez, petit aveugle mon frère, Cen est assez.
III. Je suis point de tant de traits Que ceux que tu tiras hier Peuvent bien me protéger De ceux tirés aujourd'hui.
Si je ne suis ton carquois, A tort, tu jettes tes armes, Car, à toi, flèches te manquent ; A moi, la place pour elles.
Cen est assez, petit aveugle mon frère, Cen est assez.
LETRILLA
Dialogue de Noël entre deux bergers.
Gilles.
Non dans le seul champ neigeux, L'herbe se risque à pousser, Mais aux fleurs mêmes du pré La neige est fidèle aussi.
Carillo.
De quoi t'étonnes-tu, Gilles,
Si aujourd'hui
Est né le sauveur promis ?
Gilles.
Que veux-tu dire ?
POÈMES DË DON LÜIS DE GÓNGORA
Carillo.
Ah ! prends, prends ton chalumeau Et suis mes pas en chantant.
Par ici ! Mais, non, par là, Naît le garisier violet.
Gilles.
Vois, Carillo, peu à peu !
Regarde donc
Comme ton pied a foulé
Un narcisse encore plus fou (i)
Qu'en la fontaine 1
Carillo.
Par ta vie, arrête, arrête Et regarde avec quel rire Le lis blanc, même en chemise, Se raille de la gelée !
Gilles.
On craint de toucher la terre.
Carillo.
Tu le peux, mais comme moi, Tout doucement.
Je foulerai légèrement la terre,
A petits pas ;
Je foulerai la terre,
Et non le pré...
(i ) Fou : dans le texte, /oco, outre ce sens, qui se rapporte au Narcisse de la fable, signifie aussi fertile, abondant, qui pousse follement, par allusion à la fleur.
Gilles.
Déjà Ton voit les genêts Du portail, entre ces ifs.
Carillo.
Je vous regarde de loin, Porte de Belen ; Je vous regarde de loin ; Je vous trouve bien.
Gilles.
Brasildo arrive aussi
Avec tous ses pastoureaux.
Carillo.
O ! Quelle entrée Réussie et bien dansée Nous pourrons faire !
Gilles.
Que je me sens
Hors de moi et plein d'un autre (i) : Jouez du rébec !
Que dirons-nous de F œillet (2) Que le foin nous donne ?
(1) Si le jeu de mots est facile et vulgaire, n'oublions pas que les interlocuteurs sont des bergers. Leur langage est semé de naïvetés. Ici, cette fruste antithèse a pourtant un sens, puisqu'elle montre le cœur du pâtre plein de la présence nouvelle de l'Enfant.
(2) L'une des fleurs écloses en ce jour de Noël, l'enfant au teint d'oeillet, né sur la paille de la crèche.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Nous avons tant à en dire, Tant, et du bien.
Nous dirons qu'il est blanc et
Que ce qu'il a d'incarnat
Sera plus discipliné (i)
Qu'aucun autre ne le fut ;
Que des feuilles au pied,
Il sent les clous ; qu'aussitôt (2)
Qu'un bois touchera le feu
De son amour,
Un fer de pitié cruelle
Nous versera son parfum.
Que dirons-nous de l'œillet Que le foin nous donne ?
ROMANCE