‹ Don Luis de Góngora y ArgoteChapitre 21 sur 49 · XII. Malheur à toi si, constante, Tu regardes le soleil · texte numérisé non relu

XII. Malheur à toi si, constante, Tu regardes le soleil

Qui serait aigle à ce point, Maudit soit-il par trois fois !

XIII. Malheur à toi si, candide En tes désirs, tu regardes Les oiseaux de la déesse Qui fut d'abord de l'écume !

XIV. Sollicitant sans repos, D'un puceau l'ingratitude, Une nymphe des forêts Devint l'ombre d'une voix.

Calderón a introduit dans la contexture dramatique de son « auto sacramental » El Pastor Fi do, en les attribuant à « la Faute », quelques strophes de cette chanson harmonieuse et perverse, comme aurait pu l'appeler Verlaine.

XIV, v. 4. Allusion à la fable de Narcisse et d'Écho. ============ 73 =.

XV. Si tu veux donc, ô bergère, De ta cruelle beauté Donner voix pleine au vallon, Méprise mon sentiment.

SONNET

Tandis que pour lutter avec ta chevelure, L'or poil du soleil rayonne vainement ; Tandis que ton front blanc regarde avec dédain La belle fleur de lys au milieu de la plaine ;

Tant que moins de regards cherchent l'œillet de Paube Qu'il n'en est pour chercher ta lèvre et la cueillir ; Tant que triomphe encore, en son jeune mépris, Du lumineux cristal, ton col harmonieux ;

Ah ! jouis de ton col, cheveux, lèvres et front,

Avant que ce qui fut, en ton âge doré,

Or, fleur de lys, œillet, et lumineux cristal

Non seulement se change en argent, en violette, Mais que, suivant leur sort, tu soies muée en terre, En poussière, en fumée, en ombre et en néant.

XV, v. 1-4. C'est-à-dire que la douleur de l'amant sera si grande que l'écho ne murmurera plus à mi-voix des paroles tronquées, mais redira les mots entiers de ses plaintes.

Str. I, v. 2. Nous suivons le texte de Salcedo Coronel : Oro

bruñido, el sol relumbra en vanof et non celui de Chacón : al sol.

POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA

SONNET

Je posais des baisers sur des mains cristallines Et d'un col lisse et blanc, j'enlaçais la cambrure ; Ou bien j'y répandais toute la chevelure Qu'Amour tira de l'or aux veines de ses mines.

Tantôt, j'interrompais, entre ces perles fines, Les mille mots d'amour que ma bouche capture, Et tantôt je cueillais, sur chaque lèvre pure, Des roses d'incarnat, sans crainte des épines,

Moi qui fus, oh ! soleil, de ta flamme envieux, A l'heure où tes rayons venant blesser mes yeux, Éteignirent ma joie en brisant mon essor.

Pour que tes feux, ormais, m'épargnent ces souffrances, Si ceux de Jupiter n'abdiquent leur puissance, Ainsi qu'à ton enfant, qu'ils te donnent la mort !

SONNET

Aux portes d'Orient, suivant la pourpre Aurore, apparaissait le soleil d'or :

Tercet II. Ton enfant : Phaéton, fils du Soleil. — L'amant, désolé de voir l'aube mettre fin à son bonheur, souhaite que Jupiter lui épargne de nouvelles souffrances en foudroyant le soleil dont il a jadis foudroyé l'enfant.

Elle, de fleurs, ornant son front vermeil, Lui, de rayons de flammes couronné.

D'une voix tendre ou d'une voix plaintive, Dans le pré vert, en la moiteur de Pair, Les doux oiseaux, en présence du jour, Egrainaient leur bonheur ou leur souci,

Lorsque, sortant de sa demeure altière,

Au vent donna visage Léonore

Et Pâme aux pierres par son chant... Dès lors,

Je n'ouïs les oiseaux, ne vis l'Aurore : A sa venue, tout perdit son et flamme, Ou en aveugle et sourd je fus mué.

SONNET

O ! ma noble Marie aux traits harmonieux, Tandis que chaque instant laisse paraître encore

Tercet II, 3. Aveugle et sourd, pour tout ce qui n'était pas la beauté et la voix de la femme aimée.

L'auteur se demande si ce charme exquis de la nature s'apaisa éclipsé par la splendeur de Léonore ou si lui-même devint insensible à tout ce qui était étranger à la splendeur de sa dame.

Salcedo Coronel donne de ce dernier vers une explication plus subtile : « Parce que, en voyant apparaître sa dame, il ne s'attacha plus à rien, sinon à écouter son chant et à voir sa beauté, ou parce qu'il resta ébloui par ses rayons, effet produit sur celui qui regarde le soleil, et rendu sourd par la suavité de sa voix, faisant ainsi allusion à l'effet que, dit-on, produit en nous l'harmonie que détermine le mouvement continu des cieux. »

POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA

Sur votre joue en fleur, les roses de l'Aurore Sur votre front, le Jour et Phébus en vos yeux,

Tandis que, tendrement irrévérencieux, Le vent fait voltiger les tresses que décore Tout ce dont PArabie en ses veines se dore Et que nourrit le Tage aux sables généreux ;

Avant donc que Phébus du temps soit éclipsé, Et le jour lumineux en sombre nuit mué, L'Aube se dérobant au nuage de mort ;

Avant que la beauté de ces richesses blondes, Plus blanche que la neige blanche, la confonde, Ah ! Cueillez la nuance et la lumière et l'or !

SONNET

O vous, les vertes sœurs de l'audacieux jeune homme Pour qui, au bord du Pô, vous avez laissé pris, En un feuillage vert, en des arbres épais, Votre pied délicat et vos cheveux dorés ;

Puisque vous avez vu, au milieu des épaves Que causèrent son vol, ses cendres retomber Au lieu de sa dépouille, et en flammes ardentes Ses erreurs, sur le sol, à longs traits imprimées,

Mettez un terme enfin à ma folle pensée

Pour qu'elle n'ait l'orgueil de conduire un tel char,

Avant qu'au gré des vents ne vienne à la dissoudre

De ses rayons hautains la suprême beauté,

Et que ce qui restait de sa témérité,

La déception ne la confonde en peu d'écume.

SONNET

La bouche caressante invitant à goûter Une humeur distillée entre des perles fines ; A ne pas envier cette liqueur sacrée Que verse à Jupiter Féphèbe de l'Ida,

Amants, n'y touchez pas si vous aimez la vie, Car entre lèvre et lèvre purpurine, Amour se dissimule, armé de son venin, Comme entre fleur et fleur un serpent qui se cache.

Fuyez l'illusion des roses qui paraissent, Couvertes de rosée et lourdes de parfums, Avoir glissé du sein de l'Aurore empourprée !

Ce sont fruits de Tantale et non gerbes de roses ; Enjôleurs à présent, bientôt ils se dérobent, Et seulement d'Amour subsiste le venin.

SONNET

Qu'elles n'entravent point ta hautaine pensée, La folle tragédie et la perte cruelle

Tercet II, v. 1. La suprême beauté de la femme aimée vers laquelle sa pensée, qu'à présent il refreine, voulait s'élever en un vol périlleux.

— POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA Du jeune homme au grand cœur dont le vol téméraire Eut son illustre tombe en l'élément humide.

Étends ton aile douce au vent qui te caresse, Et sans mouiller ta plume en 1' océan turpide Et glacé de la crainte, élève ton essor, Atteins la région brûlante de l'audace î

Couronne en son zénith la sphère aux rayons d'or

Où le royal oiseau affine ses regards

Et que la cire fonde en la sublime flamme !

Pour la mer destinée à recevoir ta tombe, Ce sera grande gloire, ainsi qu'à ses rivages, Que tu voles son nom en ta chute iataîe.

SONNET

A CORDOUE ( i )

O murs incomparables, et vous, tours couronnées D'honneur, de majesté, de noble audace, O toi, grand fleuve, ô toi, grand roi d'Andalousie Dont les sables sans or ont pourtant leur noblesse î

O toi, fertile llano et vous, hautes sierras Que préfère le ciel et que dore le jour,

(1) Góngora écrivit ce sonnet pendant un séjour qu'il fit à Grenade. Tandis qu'il admirait les vestiges d'un passé splendide, dans la ville que couronne TAlhambra et qu'enserrent les deux torrents tumultueux du Génil et du Darro, Góngora se tourne vers sa cité natale dont il chante l'éternelle beauté.

O ma chère patrie à jamais glorieuse

Grâce à tes écrivains, grâce à tes gens d'épée,

Si parmi ces débris, au milieu de ces ruines Qu'enrichit le Génil, que baigne le Darro, Ton souvenir ne fut un aliment pour moi,

Que ne méritent plus, absents de toi, mes yeux De voir encor tes murs, tes tours et ton rio, Ton llano, ta sierra, Patrie, ô fleur d'Espagne !

SONNET

Perdu par les chemins, malade, en étranger, De ses pas incertains, dans la nuit ténébreuse, Foulant la confusion des landes solitaires, Il cria vainement, et, sans but, il marcha.

Distinct, il entendit, quoique lointain encore, L'aboîment répété d'un chien veillant toujours, Et sous le mauvais toit d'un pastoral asile, Il trouva la pitié, s'il ne trouva sa route.

Le soleil se leva, et d'hermine voilée, D'une douce fureur, une beauté languide Surprit le voyageur aux forces défaillantes.

Il paîra de la vie cette hospitalité.

Mieux eût valu pour lui d'errer dans la montagne,

Que de mourir ainsi que je me sens mourir.

POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA

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