ODE
Que de monts envieux à la cime hautaine,
Aux pieds vinculés sous les neiges,
Me cachent la douceur splendide de tes yeux !
Que de fleuves noués en des liens de glace
Ou gonflés par les longues pluies
Me refusent la joie de les revoir encore !
Et comme, riant des obstacles,
Pour te voir, la noble pensée
Met un vêtement d'aile et foule aux pieds le vent !
Son vol, qui ne craint pas les ténèbres profondes
Des nuits, ni les hivers glacés,
Se joue, en son essor, des plus hautes barrières ;
Il n'est pas aujourd'hui de garde aux clefs sévères
Me fermant l'accès de ta porte,
Que sa ruse ne trompe en sa subtilité ;
Et ton époux, s'il te combat,
Ne peut entreprendre d'exploit
Que mon penser n'observe et que mon cœur n'envie.
Tu retournes là-bas, toi qui sais alléger
Ma peine, et d'une égale aisance,
Tu plonges dans l'abîme ou survoles les cieux ;
Et, tandis qu'en les fers d'une rageuse absence,
Moi-même je t'attends ici,
Ton aile impondérable a défié le vent.
Je vois que tu poses ton vol
Aux lieux où le damas brodé
Abrite ton repos et cèle mes délices.
Tardive, tu battis tes pennes envieuses,
Car en sa tendre lassitude,
Tu pus voir, la voix morte et les cheveux épars,
Comment la blanche fille de la blanche écume,
Repose — ah ! ma parole hésite —
Aux bras guerriers de Mars ou d'un bel Adonis.
Tu pourras, nouée à son col,
La regarder dormir, tandis
Qu'il semble qu'il respire au delà de la vie.
Contemple-le, bras nus et le sein découvert,
Ainsi qu'un feu glacé dont la flamme s'exhale
A travers la neige qui fond ;
Contemple, de l'époux, l'image à demi morte,
Sur qui le silence immobile
Médite, enfant de la fatigue et du repos.
Dormez, puisque le dieu ailé
Qui domine vos cœurs, un doigt
Sur les lèvres posé, garde votre sommeil.
Dormez, nobles amants, ô couple gracieux,
Unis dans les nœuds enchanteurs
Qu'aux liens de l'amour accorda l'hyménée ;
Tandis qu'en l'exil où je vis, de ces yeuses
Et de ces roches dénudées
J'obtiens la pitié par mes pleurs ;
Aux gloires du désir posez une couronne,
Et quand vos yeux s'éveilleront,
Que votre couche, de combats, soit un doux champ !
Ode, va dire à la Pensée Qu'elle referme la courtine
Et revienne à celui qui, malheureux, chemine.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
SONNET (i)
Vous êtes un val de larmes, Valladolid,
Et je ne veux pourtant vous dire qui les pleure ;
Vallée de Josaphat où Pon ne peut trouver
Une heure, et moins encore, un jour de jugement.
J'ai parcouru vos murs et, cela, rue à rue, Là où la fourberie avec la Cour habite : Je vous trouve aujourd'hui malpropre courtisan, Quand vous avez été vilain de belle allure.
(1) Ce sonnet offre un tableau satirique de Valladolid au moment où la Cour s'y était installée depuis peu, en 1603. L'auteur, qui s'y rendit au mois de mai de cette année et y séjourna plusieurs mois, semble n'y avoir trouvé que déceptions. Tout au moins nous a-t-il conté ses impressions avec autant de verve que d'humour dans une série de létrilles et de sonnets, dont celui-ci est l'un des plus caractéristiques.
Str. I, v. 2. Góngora fait ici allusion à l'Esgueva qui traverse la ville, dont il charrie les immondices. Les développements évités ici sont présentés sans ménagements dans une létrille intitulée : Ce qu'emporte le Sire Esgueva.
V. 3. Vallée de Josaphat : parce qu'en ce lieu affluaient des personnages de toute provenance et de toute condition, comme en cette vallée où doit avoir lieu le jugement dernier. Le vers 4 joue sur le sens du mot jugement, en insinuant que le bon sens faisait entièrement défaut à ses habitants.
Str. II, 3-4. Góngora compare l'impression que produit la cité devenue siège de la Cour (et portant depuis lors le titre de ciudad) et l'effet favorable qu'elle produisait auparavant, lorsqu'elle n'était qu'une simple villa.
Tercet I, 2-3. L'Andalou, c'est-à-dire Góngora lui-même.
Rien que comtes, chez vous, non sans dam pour vous-
[même ;
L'Andalou le dirait, lui qui, dans un enfer, Sous récriture d'une enseigne est hébergé.
Je ne trouve, en tout Tan, le comte de Bon Jour, Mais bien celui de Bigne, à présent ; et Phiver, Celui de La Nuée, d'il Neige ou de Bourbeux.
SONNET
Toi qui naquis hier pour demain te mourir, Qui donna l'existence à ton être éphémère ? C'est pour vivre si peu que brille ta lumière, Et pour être néant, tu veux t'épanouir ?
Il était hébergé dans un enfer, soit en raison de la chaleur excessive, soit parce que — ainsi que le fait remarquer S. C. — il y avait à Valladolid une ruede V Enfer, où peut-être le poète s'était logé.
Sous l'écriture d'une enseigne. Textuellement : « sous un tableau écrit ». Le trait est pittoresque. Il donne l'impression d'un gîte mal protégé ; il évoque en même temps l'aspect extérieur de l'auberge que signalait sans doute à l'attention des passants une simple tablette où le nom de l'hôtellerie était écrit à la main.
Tercet II, x. Les comtes de Buendia (Bon jour) font partie de la noblesse espagnole et appartiennent à la maison d' Acuña.
V. 2. Le comte de Bigne. Le jeu de mots ne peut se rendre en français. Bigne (en espagnol chinchón) désigne une bosse à la tête provenant de contusion. Les comtes de Chinchón appartiennent à la haute noblesse castillane. L'auteur, qui s'est rendu à Valladolid en été, fait allusion à une bestiole peu sympathique qui porte un nom à peu près semblable : Chinche.
V. 3. Ceux de Niebla, de Nieva et de Lodosa, également très connus.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Au cœur de ta beauté qui pouvait t' éblouir Se cache Poccasion d'abréger ta carrière ; La vaine illusion de ta splendeur altière, Bientôt, tu la verras fondre et s'évanouir.
Lorsqu'une main robuste aura brisé ta tige, Privilège que Flore accorde sans litige, Ton destin finira dans ce brutal effort.
O ! Garde-toi d'éclore, un dur tyran t'épie ; Retarde ta naissance en faveur de ta vie : Ta hâte d'exister est un pas vers la mort.
SONNET
Ah ! si l'Amour, parmi les plumes de son nid, A pris ma liberté, que fera son audace, Maintenant qu'en tes yeux, ô très douce maîtresse, Il vole tout armé, si même il n'est vêtu ?
Or, il m'avait blessé parmi les violettes, L'aspic qui, désormais, au sein des lis demeure ; Égale était ta force au jour de ton Aurore Et lorsque ton Soleil a parfait sa naissance.
Ma douloureuse voix salûra ta lumière Ainsi qu'un tendre rossignol, en sa dure Prison, chante sa plainte, il est vrai, doucement.
Je dirai que j'ai vu les rayons couronner
Ton front ; et je dirai que ta grande beauté
Fait chanter les oiseaux et fait pleurer les hommes.
SONNET (i)
Or ce sont à présent, au lieu des Héliades, Les Piérides qui couronnent les bords du Pô ; Et, tronc audacieux, la plus docte d'entre elles Laisser perler de Tambre aux nombres qu'elle pleure.
Ailes-vêtu, déjà, vit Apollon sur Tonde En place de Toiseau sur qui la neige tombe Et qui doit, à la chute orgueilleuse et fatale Du jeune éphèbe foudroyé, sa voix sonore.
(1) Dans ce sonnet harmonieux, évccateur de visions d'une suprême élégance, Góngora exalte le talent de son disciple, le poète don Juan de Tasis, comte de Viliamediana, qui venait d'écrire sa Fable de Phaéton. C'était un poème contourné, difficile et d'un éclat extraordinaire, en dépit de sa recherche excessive et de son style souvent confus.
La première strophe du sonnet, rappelant la métamorphose des Héliades, sœurs de Phaéton, transformées en peupliers sur les bords mêmes du Pô où celui-ci est tombé de son char ardent, loue la muse du jeune poète et les effets de son inspiration. Ce sont à présent les Piérides (les Muses) qui, groupées sur les rives du fleuve, déplorent la mort tragique du héros. La plus cultivée d'entre elles s'incorpore si bien dans le sujet, qu'il semble que, devenue un haut peuplier, elle pleure, en ses vers, comme Técorce de Tarbre distille son ambre en souvenir de l'irréparable malheur. Dans cette parfaite harmonie, dans cette réalisation intégrale de Tart, Apollon, lui aussi, s'est substitué à Cycnus et, vêtu d'ailes blanches, il chante sur les ondes (str. II).
Dans le dernier tercet, Góngora appelle le comte de Villamediana « Mercure du Jupiter d'Espagne », c'est-à-dire du 86 =
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Qui donc leur a donné l'écorce verdoyante,
La blanche plume ? Et l'audace de Phaéton,
Qui la confie avec douceur aux rivages sans nombre
Que dore le soleil ou que, de l'Océan,
L'écume vient baigner ? — Ton métrique instrument,
Mercure, ô, messager du Jupiter d'Espagne.
SONNET (i)
Prison de nacre était articulée, De ma constance, lumineux émule, Un diamant, par art ingénieux, Également, dans l'or, emprisonné.
roi, faisant ainsi allusion aux fonctions officielles du poète, qui était grand maître des Postes du Royaume (Correo Mayor de España) ; il rattache ainsi élégamment son disciple au cortège des dieux, en le replaçant dans l'ambiance de la fable qu'il a chantée.
(1) L'auteur emploie la périphrase de nacre articulée pour désigner le doigt de Chloris. Le diamant n'est prison du doigt qu'uni au cercle d'or dont il est lui-même captif.
Chloris s'est donc piquée en retirant, au moyen d'une épingle, sa bague où était enchâssé un diamant, symbole de la constance de l'auteur. Une goutte de sang a jailli sur la main blanche.
Prétexte conçu dans le goût du temps, selon une tradition aussi répandue en Italie et en France qu'en Espagne, l'argument se réduit à un compliment et à une déclaration discrète, malgré les hyperboles conventionnelles dont s 'adorne le style.
Quel que soit le jugement que l'en peut porter sur la valeur de ces poésies fugitives, et sur leur afféterie obligée, il faut reconnaître que celle-ci est un délicat chef-d'œuvre du genre.
Or, Chloris, qui ne consent que son doigt Soit de métal même précieux contraint, Audacieuse, un jour, et impatiente, Le rédima de son lien doré.
Mais hélas ! Insidieux laiton menu, Dans les cristaux de sa main magnifique, En sacrilège, boit un sang divin.
Moins fit la pourpre étinceler l'ivoire Indien, et c'est en vain que, sur la neige, L'Aube, envieuse, effeuilla des œillets.