V. 4. Le géant Typhée, foudroyé par Jupiter, est enseveli
Caligineuse couche, son sein obscur Est de la noire nuit : une infâme tourbe D'oiseaux nocturnes nous le révèle Par des plaintes lugubres et un vol lourd.
De ce donc, de la terre, formidable
Bâillement, le mélancolique vide,
Pour Polyphème, horreur de ces montagnes,
Est grossière cabane, abri ombreux
Et bercail spacieux où il enferme
Toutes les chèvres qui, des hauteurs,
Cachent les âpres sommets : abondance superbe
Qu'un sifflement unit et qu'une roche scelle.
C'était une montagne de membres, éminente, Celui qui, de Neptune enfant sauvage, Éclaire l'orbe de son front d'un œil Presque émulant le plus grand astre ;
sous la Sicile, qui l'écrase de son poids énorme contre lequel il lutte sans cesse. Sur sa tête se trouve l'Etna, par lequel il répand des torrents de flammes. Ses deux mains se trouvent sous les deux promontoires opposés, le Pélore et le Pachyn, tandis que ses pieds sont opprimés par la masse du Lilybée (Voir Ovide, Mer., V et XIII). Marino et Carrillo, de même qu'Ovide, placent le lieu de la scène au pied de l'Etna, près du détroit de Messine.
V. 6. Du sacrilège désir : de Typhée, qui aspira à régner sur l'Olympe.
V. 7. Du rude métier : de Vulcain. Nous respectons le style concis et elliptique de Góngora. Une traduction plus explicite en fausserait le caractère.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Cyclope auquel le pin le plus puissant,
Bâton, obéissait si léger,
Et sous son poids pesant, jonc était si menu,
Qu'un jour il était canne, et un autre houlette.
Noire, la chevelure ondoyante imitant
Les obscures eaux du Léthé,
Au vent qui la peigne en tempête,
Vole sans ordre, pend négligée.
Torrent est sa barbe impétueux
Qui, aduste enfant de ces Pyrénées,
Inonde sa poitrine, ou tard, ou mal, ou en vain
Sillonnée pourtant par les doigts de sa main.
La Trinacrie, en ses montagnes, n'arma De cruauté, ne chaussa de vent bête fauve Qui pût rédimer féroce, sauver, légère, Sa peau tachetée de cent couleurs ;
VIII, v. 6. Ces Pyrénées : Polyphème lui-même. — Aduste (adusto). Ce mot, qui offrait encore une saveur de néologisme, est pris ici dans son sens propre : brûlé. Il y a là une allusion à l'incendie mythique qui est censé avoir embrasé les monts Pyrénées, et dont l'origine doit sans doute se chercher dans l'étymologie donnée alors à ce mot, que l'on dérivait de tcjo.
IX, v. 3. Je lis feroz, comme Coronel et comme A. Reyes. Marius André lit veloz, qui fait double emploi — ou peu s'en faut — avec ligero (rapide en raison de sa légèreté). Il faut voir ici une allusion à la sélection qui perpétue les espèces armées pour l'existence, selon la conception de Lucrèce,
DON LUIS DE GÓNGORA Y ARGOTH —r — =====
Fourrure est déjà celle qui était dans les monts Mortelle horreur à qui, d'un pas tardif, Ramenait les bœufs à leur abri En foulant la douteuse lumière du jour.
C'est un enclos — plus il est grand, plus il est plein —
De fruits, le sac, pour ainsi dire avortés,
Que la tardive automne laisse au sein douillet
De l'herbe bienveillante, confiée :
La sorbe, qui dans le foin se ride,
La poire dont fut berceau doré
La blonde paille qui, palide tutrice,
Avare la refuse et, prodigue, la dore.
Le sac est hérisson de la châtaigne
Et — à côté du coing vert ou couleur datte, —
les unes maintenant leur race par la violence, les autres par leur agilité.
X, v. 2. Pour ainsi dire avortés : c'est-à-dire qui étaient à peine mûrs, qui n'avaient pas connu une gestation complète.
V. 7. Palide tutrice . Nous disons palide pour conserver ce latinisme du texte. Il faut lui maintenir son sens ancien de jaune, avec aussi sans doute la notion de crainte qui était liée à cette couleur, et qui trouvé son expression au vers suivant : « avare, la refuse ». — Et prodigue, la dore : l'allusion à la sollicitude craintive et à la générosité sans réticences du tuteur est un trait plein de délicatesse et aussi imprévu que charmant.
XI, t. On appelle hérisson, aussi bien en espagnol qu'en français, l'enveloppe épineuse qui protège les châtaignes avant leur maturité.
L'auteur énumère les richesse de Polyphème. Ses sacs
======== POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
De la pomme hypocrite qui trompe,
Non par son teint palide, mais par son teint d'aurore;
Et que donne le chêne, honneur de la montagne,
Oui fut un pavillon au siècle d'or,
Le tribut, aliment, quoique grossier,
Du monde le meilleur, de la candeur première î
Cire et chanvre ont uni, hélas !
Cent roseaux dont la barbare strideur,
Par plus d'échos que chanvre et cire
N'ont uni de pipeaux, est durement redite ;
regorgeant de fruits conservent à présent les châtaignes jadis enfermées dans leur rude enveloppe ; ils conservent aussi, côte à côte avec les coings, les pommes les meilleures, celles dont la teinte jaune ne trompe pas comme le fait une trop spîendide et souvent décevante carnation pourprée.
V. 5-8. Et que donne le chêne : ce passage n'a cessé de susciter les plus grandes difficultés aux commentateurs auxquels il oppose, dans tous les textes édités, une phrase extraordinairement compliqués et d'une syntaxe impossible. Après nous être heurtés longtemps aux mêmes obstacles, nous lisons à présent y dé la encina, au lieu de t/ de la encina, ce qui suffit à rendre le sens et la construction parfaitement clairs. Gongora a rappelé, dans la strophe précédente, les procédés délicats employés pour conserver les fruits les plus précieux. Aussi Polyphème les place-t-il soigneusement dans un sac en attendant des soins appropriés. Par contre, le gland, aliment de l'âge d'or sans doute, mais sauvage et grossier, n'est pas mis en sac et conservé. L'auteur établit donc une opposition entre les soins accordés aux fruits cultivés les plus fins, et la négligence vis-à-vis du fruit que le chêne donne spontanément.
XII, v. 3-4. Nous suivons le texte de Pellicer et de Reyes.
La forêt se trouble, le mer s'altère, Triton rompt sa conque tordue, Sourde fuit la nef sous la voile et la rame : Telle est la musique de Polyphème.
XÏII
Une nymphe, fille de Doris, il adore,
La plus belle que vit le royaume de Pécume ;
Galatée est son nom, et doucement abrège,
La Triade, Vénus, de ses grâces en elle :
Ses deux lumineuses étoiles sont
Les splendides yeux de sa blanche plume,
Et si roche de cristal elle n'est de Neptune,
Elle est paon de Vénus et cygne de Junon.
De pourpres roses, sur Galatée, Effeuille l'aube entre lis latescents ; L'Amour se demande si son front est plutôt Pourpre neigée ou neige rouge ; De son front, la perle érythréenne Est une vaine émule ; l'aveugle dieu s'irrite, Et, méprisant sa réfulgence, il la fait pendre, Sertie dans l'or, à la nacre de son oreille.
XIII, v. 5*8. Les yeux de Galatée, lumineuses étoiles, ont la splendeur de ceux dont se constellent les plumes du paon ; mais la nymphe qui les possède a la blancheur immaculée du cygne ; elle concentre en elle des beautés séparées dans la nature humaine ou divine ; elle est, unissant les contraires, harmonisant les contradictoires, un paon blanc de Vénus, un cygne de Junon aux ailes ocellées.
XIV, v. 8. L'oreille de Galatée.
- ; , IOO —
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Elle était l'envie des nymphes et le souci
De toutes déités que vénère la mer,
Splendeur du maritime enfant ailé
Qui, sans fanal, conduit sa conque.
Les rivages entendent, verte la chevelure,
La poitrine non squameuse, Glaucus
Induire la belle ingrate à parcourir,
Sur un char de cristal, des champs d'argent.
Ephèbe marin, ses tempes céruléennes,
Du plus ductile corail, Palémon les couronne,
Riche de tout ce que l'onde engendre d'opulence,
Du Phare odieux au Promontoire extrême ;
Mais en la grâce il est égal à Polyphème,
Quoique, dans les dédains, un peu plus épargné
Par celle qui, sans même l'entendre, chaussée d'ailes,
Foula autant de fleurs que lui d'écumes.
Elle fuit, la belle nymphe, et le maritime Amant nageur voudrait être, Puisque non point aspic à son pied divin, Pomme dorée à sa course véloce ;
XVI, v, 4, Le Phare de Messine, odieux, parce qu'il se trouve à proximité de Charybde et de Scylla. — Au Promontoire extrême : le Lilybée, qui est le plus éloigné du Pélore.
XVII, v, 3. Ce vers fait allusion à Hespérie poursuivie par Esaque sur les bords du Cébrène et arrêtée dans sa fuite
Mais quelle dent mortelle, quel métal précieux Suspendre la fuite pourrait légère
A laquelle incite le dédain ? Oh î combien se fourvoie Dauphin qui suit dans l'eau biche sur terre !
XVIH
La Sicile, en tout ce qu'elle occulte, en tout ce qu'elle
[étale,
Est coupe de Bacchus et verger de Pomone :
Aussi abondants sont les fruits dont celle-ci la comble,
Que les grappes du pampre dont le dieu la couronne ;
Sur son char, qui ressemble à une batteuse estivale,
Cérès ne néglige pas de parcourir ses campagnes
Dont les épis infiniment féconds
Ont pour fourmis les provinces d'Europe.
par la morsure mortelle d'un serpent (Ovide, Mer., XI, ch. ix ). Il faut se rapporter à ce passage, plutôt qu'à la Fable d'Eurydice (Ovide, Mét. X, ch. I, et Virgile, Géorg. IV, v. 457 et suivants).
V. 4. Pomme dorée... Palémon pense à la pomme d'or qui suspendit un moment la course d 'Atalante, permettant ainsi à Hippomène, qui l'avait jetée dans ce but, de gagner de vitesse la jeune femme et de l'emporter dans l'épreuve qui lui assurait sa main.
V. 5-6. Quelle dent d'un aspic qui donne la mort, ou quelle pomme d'or pourrait suspendre la fuite rapide...
V. 7-8. En montrant le dauphin — connu pour son extrême vélocité — poursuivant la biche dans un élément qui lui est interdit, le poète exprime, avec une grande force, le caractère irréductible des discrépances sentimentales, symbolisant ainsi la poursuite désespérée d'un idéal qui se meut dans un plan différent et inaccessible.
— POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Sa luxuriante cime doit à Palès Autant, et même plus que la tranquille plaine A Cérès ; car en Tune, s'il pleut des grains d'or, Il neige des flocons, mille, en l'autre, de laine. De tous ceux qui fauchent or ou tondent neige Ou gardent, en tonneaux, l'écarlate pressée, — Que ce soit religion ou bien amour — Déité, quoique sans temple, est Galatée.
Non sans autels, car le rivage où se pose,
De la mer écumeuse, son pied léger,
Sert, pour le laboureur, d'autel à ses prémices,
Aux produits des troupeaux pour l'éleveur.
De l'abondance dont pour la terre elle n'est avare,
Le jardinier verse la corne entière
Sur l'osier que tissa, prolixe,
Sinon avec art, son honnête fille.
La jeunesse brûle et les charrues peignent
Les labourés où naguère elles creusaient des sillons,
Mal conduites, sinon traînées
Par des bœufs lents, comme leur maître, errants.
XX, v. 1-2. Construisez : « le rivage de la mer écumeuse ».
V. 7. L'osier : le panier d'osier. — Prolixe : latinisme dont le sens est ici « avec une patience minutieuse et lente ». • 103 ■
Sans pâtres qui les sifflent, les troupeaux Ignorent les claquements sonores Des frondes, si au lieu du pauvre pâtre Le zéphyr ne siffle ou le rouvre ne grince.
Muet la nuit le chien, endormi le jour,
De tertre en tertre et d'ombre en ombre, il s'allonge ;
Le troupeau bêle ; au plaintif bêlement,
Nocturne, le loup, des ombres naît ;
Il se repaît, et cruel, il laisse humecté
Du sang de Tune ce que l'autre broute.
Rappelle, Amour, les sifflements du pâtre, ou que suivent
Leur maître le silence du chien et le sommeil 1
Entre temps, la nymphe fugitive, aux lieux Où dérobe un laurier son tronc au soleil ardent, Donne à une source autant de jasmins Que d'herbe cache la neige de ses membres.
XXIII, v. 2. Le laurier dérobe son tronc au soleil ardent, auquel il oppose sa frondaison touffue. On ne saurait donner avec plus d'intensité l'impression d'un soleil brûlant, envahissant, auquel quelques touffes de verdure dérobent seules sa lumineuse violence.
V. 3-4. Ces vers ont donné lieu, dès le début, à des interprétations diverses. Gabriel de Corral était d'avis que Galatée, couchée auprès d'une source, se reflétait dans ses eaux, lui donnant ainsi autant de jasmin que la neige de ses membres cachait d'herbe. Cette vision est d'une beauté exquise — quoique toute classique — et rien ne nous empêche de nous représenter l'image pure de la nymphe reflétée dans la fon- 1 104
■ = POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Doucement se plaignent, doucement se répondent Entre eux les rossignols, et doucement, L'harmonie livre ses yeux au sommeil Pour ne pas embraser le jour avec trois soleils.
Salamandre du soleil, vêtu d'étoiles,
Le Chien du Ciel palpitait, lorsque,
Poussière la chevelure et d'humides étincelles,
Sinon d'ardentes perles de rosée couvert,
Acis arrive ; et voyant, des deux lumières splendides
Doux occident le tendre sommeil,
Il donna sa bouche et ses yeux insatiables
Au sonore cristal, au cristal muet.
taine diaphane. Mais nous pensons que ce n'est point là l'interprétation exacte. Il y aurait, en ce cas, trois points de comparaison. Il faut plutôt admettre que Galatée cache, à l'endroit où elle s'est couchée, l'herbe de la margelle ; mais, en échange de cette beauté, elle en rend une mille fois plus parfaite. Pour un peu d'herbe verte, elle donne, en quantité égale, la merveilleuse floraison de jasmins de son corps neigeux.
XXIV, v. i. Comme une salamandre plongée dans les feux du soleil, dont la violence n'arrive pas à la consumer.
V. 2. Le Chien du Ciel: la constellation du Chien. — Palpitait : en espagnol, latiendo estabay a un sens complexe qui, appliqué au chien, à l'animal, signifie glapir , et qui, appliqué à la constellation, en exprime la palpitation lumineuse. Le soleil entrait donc à ce moment dans la constellation du Chien, c'était l'époque de la canicule.
V. 3-8. Nous maintenons la construction espagnole de la phrase. Pour la comprendre, il faut établir les dépendances en interprétant : « Il donna sa bouche au cristal sonore (à l'eau bruissante du ruisseau auquel il se désaltère) et ses yeux ======= 105 -
Acis était un javelot de Cupidon,
Que d'un faune à demi homme, à demi fauve,
Avait eu Simetis, superbe nymphe,
Gloire de la mer et honneur de ses rives.
Le bel amant, Pidole endormie,
Qu'il suit comme l'aimant, idolâtre il la vénère,
Riche de tout ce que son verger offre, pauvre,
De ce que rapportent ses vaches et abrite le rouvre.
La céleste humeur, récemment figée,
Que F amande garda entre verte et sèche,
Dans un osier blanc, il la pose à côté d'elle,
Ainsi qu'entre des joncs verts une motte de beurre ;
Dans un liège menu, mais bien travaillé,
Un enfant blond aussi d'un chêne creux,
Très doux rayon à la cire duquel
Le printemps vincula son nectar.
Il a chaud ; au ruisseau, il porte les mains, Et avec elles, les ondes à son front,
insatiables au cristal muet (au teint clair et pur de Galatée endormie dont il ne sait détacher ses regards avides). Le mot cristal désignait normalement à cette époque la limpidité de l'eau ou la pureté du teint.
XXVI, v. i. Figée : caillée, coagulée.
V. 1-2. La céleste humeur. Ces deux vers désignent les amandes elles-mêmes, qui semblent, en leur maturité, provenir d'une humeur céleste qui s'est figée en une belle masse
-- POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA Entre deux myrtes qui, d'écumes chenus, Sont les verts hérons de ses eaux.
Enjôleur, Favonius tira
Les mouvants rideaux de voiles impondérables Devant le — si même il n'est de vent — Lit d'ombres fraîches, de gazon fin.
La nymphe donc, du ruisseau, à peine Entendit-elle s'agiter le sonore argent, Que, sans égards pour ses vertes margelles, Elle se fit la faux de leurs lis.
Elle fuirait, mais si froide glisse Une crainte paresseuse en ses veines, Qu'à la fuite nécessaire, au preste vol, Elle fut fers de neige, ailes de glace.
Elle trouva des fruits dans l'osier, du lait pressé Dans des joncs, du miel en du liège, mais sans maître,
comme le lait caillé. Entre verte et sèche précise ce moment de la maturité, avant que le fruit, plus blanc, ne prenne une consistance fibreuse.
XXVII, v. 7-8. L'interprétation de ces vers a suscité de grandes difficultés. Celle à laquelle nous nous sommes arrêté correspond à une structure de la phrase parfaitement caractéristique chez Góngora. Dámaso Alonso est arrivé, indépendamment de nous, aux mêmes conclusions. Ces vers évoquent l'essence presque immatérielle du lit d'ombres et de gazon devant lequel Favonius vient de tirer d'impondérables rideaux.
XXVIII, v. 4. Elle se lève, fauchant ainsi les lis dont elle fleurissait la verte margelle.