L'ASILE HEUREUX (V
O ! asile à toute heure Bienheureux,
(1) Les numéros des vers débutent à la /re Solitude et non à la dédicace, qui comporte 37 vers.
fu- 123 — —
Temple de Palès, métairie de Flore !
Nul moderne artifice
N'effaça des plans, n'esquissa des projets (i)
Pour ajuster à la concavité des cieux
Un hautain édifice ;
Des genêts sur du rouvre
Font ta pauvre structure,
Où garde, au lieu d'acier,
L'innocence le chevrier
Plus encore que le sifflet ne garde le troupeau. O ! asile à toute heure Bienheureux !
Ce n'est pas èn toi que l'ambition habite, Avide de vent,
Ni celle dont l'aliment est l'aspic égyptien (2) ;
Ni celle qui, en visage commençant humain,
Finit en bête homicide,
Sphinx plein de faconde impertinente,
Qui amène en nos temps Narcisse
A solliciter les Echos, à dédaigner les sources (3).
(1) Ici, nul architecte ne dut faire appel à un art moderne, pour effacer l'un après l'autre des plans péniblement conçus, pour esquisser une série de projets.
(2) L'envie.
(3 ) Ces six derniers vers sont interprétés différemment par les commentateurs anciens. Ils laissent les modernes dans le doute. Salcedo Coronel en donnait une explication qui ne manquait pas de subtilité : « Don Luis poursuit les louanges de la solitude ; il dit que n'y habite pas... la tromperie (engaño) qui, se dissimulant au début sous les apparences de l'humanité, est plus tard le fauve mortel qui fait s'écrouler la grandeur la plus hautaine et amène à suivre les avis des conseillers flatteurs ; qui, enfin, fait dédaigner la connaissance de soi-
POÈMES DE DON LUÍS DE GÓNGORA
Ni celle qui en salves dépense, impertinentes,
même en fuyant la vérité qui, ainsi qu'une source claire, peut lui faire connaître ses défauts. »
Il glose comme suit l'emploi métaphorique de écho : « L'auteur compare judicieusement l'écho avec les adulateurs, parce que, de même que celui-ci ne répète que le dernier accent de la voix qui est proférée, de même ceux-ci applaudissent la sentence du prince qu'ils écoutent en répétant ses propres paroles, fussent-elles injustes. »
Tant d'ingéniosité mériterait de se rencontrer avec la vérité. Cependant, les objections ne manquent pas. Ici, comme dans les longues explications qui suivent, Coronel hésite entre la tromperie — qui n'est point particulière au milieu des cours, — l'erreur — qui ne Test pas davantage — et la dissimulation ; on le sent visiblement embarrassé. C'est aussi détourner le sens réel de la fable que de faire de Narcisse un symbole de la vérité, et d'Écho, celui de la flatterie. Enfin, l'allégorie contenue dans ces vers engloberait l'idée de V adulation, qui est l'objet d'un développement séparé dans la même strophe, avec une allégorie différente.
Celui qui sait à quel point la structure des idées est méthodique chez Góngora ne peut guère admettre cette promiscuité.
L'interprétation de Pellicer . de Salas, moins séduisante à première vue, peut, pensons-nous, servir de base à un éclaircissement satisfaisant. D'après ce contemporain de Coronel, le monstre évoqué serait la luxure (lascivia) ou la galanterie de cour. Ce monstre, qui manquait dans la collection, y semble à sa place.
Le sens serait donc, pensons-nous, que la luxure, qui se présente dès l'abord avec un visage humain et séduisant, se dévoile plus tard comme un monstre meurtrier, doué d'une éloquence dangereuse ; celle-ci, en cette époque de relâchement moral (hoy), détourne les jeunes gens vaniteux comme Narcisse des sources où ils se contemplaient, s 'attardant en un vain effort pour étreindre leur propre beauté, mais préservant du moins leur chasteté ; elle les persuade de rechercher = 125
La poudre du temps le plus utile (i), Cérémonieuse courtoisie profane
Dont se raille, appuyée sur sa houlette recourbée, La sincérité rustique.
O 1 asile à toute heure Bienheureux !
L'adulation ne connaît point Ton seuil, sirène de palais royaux . Dont tant de navires Ont déjà baisé la plage,
Doux trophée d'un sommeil harmonieux (2) ; Ici non plus, le mensonge
A P orgueil ne dore pas les pieds, tandis qu'il fait tourner
es nymphes semblables à Echo qui poursuivait l'éphèbe de ses appels.
C'est donc là un renversement original de la fable antique, dont la signification même reste conforme à la tradition. Cette inversion des données avec une application nouvelle est parfaitement en harmonie avec la tournure d'esprit du poète et avec ses procédés stylistiques.
(1) On ne trouve pas non plus, dans cette simple cabane, cette cérémonieuse courtoisie qui gaspille, dans les salves de saluts inopportuns et déplacés, la poudre, ou plutôt la poussière du temps le plus nécessaire. L'auteur associe à cette sorte de gestes dépourvus de sincérité les charges de poudre ou salves que l'on fait sauter pour saluer l'arrivée de grands personnages. En espagnol, le mot pólvora (poudre) est pris dans son sens propre par rapport à salvas et dans un sens figuré (poussière) par rapport à tiempo.
(2) Ton asile ne connaît point l'adulation, qui est la sirène des palais royaux, sur la plage desquels tant de courtisans séduits par le chant de la flatterie sont venus échouer comme des navires, payant ainsi leur tribut au sommeil harmonieux qui endormit leur vigilance.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
La sphère de ses plumes (i) ;
Ni des rayons du soleil ne descend aux écumes
Faveur ailée de cire (2).
O ! asile à toute heure
Bienheureux !
Avec une courtoise amabilité et une candeur dignes de Pâge d'or, on dressa une table rustique, on offre au jeune homme un repas frugal. Il se repose, sur un lit de peaux, d'un sommeil qui n'était pas alourdi par les vins capiteux, ni agité par de décevants rêves de gloire, ni interrompu par les trompettes guerrières ou par le son désordonné des tambours. A son réveil, il quitte la cabane et aperçoit, non loin de là, un site d'une impressionnante beauté.