LE SITE (V
Il dormit pour s'éveiller enfin lorsque les oiseaux, Douces clochettes de plume sonore,
(1) Ici, le mensonge ne dissimule pas sous l'or trompeur des flatteries ce qu'il y a de vilain et de bas chez l'homme puissant, *au moment où il se gonfle d'orgueil, comme il ne dore pas les pieds du paon au moment où il fait la roue. C'est une allusion à la croyance d'après laquelle le paon cesse de faire la roue lorsqu'il aperçoit la laideur de ses pieds.
(2 ) Allusion singulièrement concise et vigoureuse, que Dámaso Alonso développe de façon parfaitement adéquate : « Et l'on ne rencontre pas ici les chutes effrayantes des favoris, qui, nouveaux Icares, volent avec des ailes de cire et qui, s 'approchant des princes, voient parfois la cire leur fondre à =============^^ 127
Donnèrent le suave signal de Paube
Au soleil, qui abandonnant son pavillon
D'écume, s'élevant en son char,
Vint franger le vert obélisque de la cabane.
Reconnaissant, l'étranger
Quitte le gite et part,
Accompagné d'un chevrier
Qui le conduit aux lieux où, se dressant
A quelques pas du chemin,
Impérieux contemple la campagne
Un massif rocheux, paisible galerie
Qui fut jadis théâtre de leurs fêtes
Pour tous ceux qui fréquentent, faunes, la montagne.
Il y parvient : subjuguée par le vaste horizon, Sa marche hésite :
Immobile il s'arrête au-dessus d'un lentisque, Servant de vert balcon à l'agréable roc.
Si c'est déjà un vaste espace,
Ce qu'un peu de terrain déroula à ses yeux
Comme une carte,
Il est bien plus étendu encore,
Celui que, sous les nuées qu'il dégage,
Le soleil trouble, celui que la distance
Dérobe aux regards.
Muette, son admiration parle par son silence, Tandis qu'elle suit, éblouie, un ruisseau Qui, — de ces monts, lumineux enfant —
la chaleur même des rayons du pouvoir, tandis que de la hauteur qu'ils ont atteinte, ils vont choir dans la mer de la disgrâce. »
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
De son cours sinueux quoique libéral (i) Tyrannise la campagne utilement (2).
Ses rives, tantôt bordées d'arbres fruitiers,
Tantôt de fleurs prises à PAurore,
Il court droit devant lui, tant qu'il ne provoque pas
Lui-même les haltes de ses eaux limpides ;
Il se fuit un moment... et s'atteint aussitôt lui-même ;
Il s'écarte, et cherchant ses écarts,
Ses eaux font, en leur lascive ardeur,
Des détours pleins de douceur, de douces folies (3).
Sertissant des édifices en son argent, De métairies couronné, il s'étend Majestueusement,
— Divisé en bras d'une eau généreuse par des îles
(1) Libéral: en espagnol, prolijo. Ce mot, qui était un cultisme, ne doit pas être pris dans son acception moderne la plus courante. Les sens de ce vocable doivent s'expliquer à cette époque par le latin. Voir par exemple dans Freund et Theil, Prolixus, rubrique III, B : coulant, facile, bienveillant, affable, large, libéral, généreux.
(2) C'est-à-dire, l'emprisonne dans ses méandres en la fécondant.
(3) Dans cette vivante poursuite du ruisseau par luimême, l'auteur le dédouble pour rendre le mouvement plus sensible et plus plastique. // s'écarte, s'applique au lit du ruisseau. Aussitôt, ses eaux s'élancent par la même voie, épousant ses méandres — commettant les mêmes écarts — se glissant aux mêmes détours pleins de douceur, s 'abandonnant aux mêmes folies. Tout ce passage *doit être admis avec un double sens : desviase offre à la fois son acception physique et son acception morale ; error est pris au propre avec sa valeur étymologique de détour, chemins parcourus loin de la bonne route et au sens figuré, avec la valeur actuelle de erreur. Desvarios présente aussi une double acception. ================ 129 =
Qui, dans la période de ses eaux, Font des parenthèses de frondaison — Depuis la grotte élevée où il prend naissance Jusqu'aux jaspes liquides Où il perd son orgueil Et cache sa mémoire (i).
Le chevrier lui montre des tours jadis hautes et puissantes, aujourd'hui en ruines et envahies par les lierres. A ce moment apparaît une tumultueuse troupe de chasseurs poursuivant un loup. Le chevrier se joint à eux, tandis que l'étranger s'arrête, charmé par les instruments harmonieux que touchaient de jeunes montagnardes ou par le bruit des ardoises qu'elles frappaient entre leurs doigts pour faire danser leurs compagnes.
A la fin, le nombre de celles-ci devient si grand, qu'il semble dépasser celui des vertes hamadriades qu'enfante chaque plante ; affluence de belles jeunes femmes venues de tous les villages de la montagne pour assister à des noces pastorales. L'étranger, caché dans le creux d'un chêne, jouit longuement de la beauté de ce tableau et de l'harmonie du rythme. Il cherche des yeux le Silène de ces bacchantes ; il se demande si ce ne sont pas plutôt des nymphes, ou bien un escadron d'amazones désarmées agitant des bannières de paix sur les rives de ce torrent, émule du Termodon.
C'est alors que le voyageur assiste au pittoresque défilé des hommes portant les cadeaux de noce.
(i) En se perdant dans l'immensité des eaux de la mer.
On trouve la même idée dans l'ode de Góngora sur la prise de
Larache, où le torrent Loukkos se jette dans la mer qui lui
boit son nom.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA