LES CADEAUX DE NOCE (V
D'un endroit à l'autre allait et venait
Une foule débridée de campagnards
Qui (pensait le jeune homme)
Avaient repoussé le joug des deux sexes (1),
Au moment où (de fleurs entrelacés
Les nouveaux rayons qui déjà
Éclairaient la région de son front) (2)
Une rutilante génisse, précédée
De sa mère non moins enramée (3),
Apparaît, au son des chalumeaux, entourée
D'une jeunesse fleurie.
Tel d'entre eux descend les lourdes grappes pendantes De noirs, de crétus oiseaux (4) Dont le lascif et vigilant époux
(1 ) Le joug qui unit les deux sexes, le mariage. Ces jeunes campagnards — pensait donc le héros de Solitudes — n'étaient pas mariés.
(2) De fleurs entrelacés, etc. : cette proposition équivaut à un ablatif absolu. Les nouveaux rayons : il s'agit des cornes naissantes de la génisse ; le poète les compare aux rayons de feu, communément figurés par des cornes, qui jaillissent du front de Moïse. Leur teinte lumineuse éclairait, rassérénait le front plus sombre, tandis qu'une chaîne de fleurs s'y nouait, s'y entrelaçait.
(3) Nous tentons ce néologisme pour exprimer de plus près le sens et la vision plastique du texte.
(4) L'un d'entre eux descend de la montagne, apportant jusqu'au lieu de la noce de lourdes grappes de poules noires qui pendent de sa main.
Est, à la maison, nonce harmonieux du Soleil Et qui — de corail barbé — Non d'or, mais de pourpre Ceint un turban.
Un autre opprime sa nuque
Sous Pabondance tachetée
Des chevreaux les plus folâtres,
De chevreaux si goulus, que gémit
Celui qui a le plus de peine
A peigner de sa langue
Les fleurs de sa propre guirlande.
Ni le site — non — plein d'âpreté,
Ni le trou tortueux percé dans la terre,
N'ont assuré, en la sierra,
Un privilège de paix au lapin craintif :
Son nombre est déjà le trophée d'une épaule,
Si ce n'est une charge et un objet de crainte (i).
Et toi, oiseau étranger,
Arrogante splendeur, quoique sans beauté,
De l'ultime Occident (2)
La rugueuse nacre de ton front peut pendre
Sur le saphyr frisé de ton cou,
Car Hyménée à ses tables te destine (3).
(1) Ce paysan porte, comme un trophée, pendant à son épaule, cette foule de lapins dont le nombre aurait pu lui apparaître comme une charge redoutable, n'était la fierté avec laquelle il fait étalage de ses succès de chasseur.
(2) Ultime occident : position considérée par rapport au voyage de Colomb et à la croyance que celui-ci avait atteint les Indes, qui par là devenaient les terres les plus occidentales du monde connu. Le dindon est originaire des Indes.
(3) Tu peux t 'abandonner à la colère qui se manifeste — » 1 . - — 132 =•
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Sur deux épaules, une longue perche
Montre les cent becs de rubis de cent oiseaux,
De brodequins chaussés cramoisis,
Imitant, et surpassant même
Ceux des Berbères,
Malgré P inculte sauvagerie
De cette région de rochers (i).
Le vase de terre qu'un montagnard portait,
Contenait, en cellules d'or liquide, en rayons,
Ce que pleure PAurore,
— Si c'est du nectar qu'elle pleure —
Ce que, devançant le Soleil, sèche l'abeille
Qui se lève tôt pour butiner des fleurs,
Pour sucer le cristal de la rosée.
Il ne dépassait pas l'oreille,
Le pullulant rameau
Du daim tendrelet (2)
Qui résiste à celui qui l'emporte
(Avec raison d'ailleurs,
Car Hyménée dédaigne
Même l'ombre d'une si menue flatterie) (3).
de la sorte chez toi ; ce sera vainement, car, de toute façon, tu es destiné au repas de noce.
(1) Sur les épaules de deux hommes, reposait une longue perche où pendaient une centaine de perdrix aux becs rouges comme le rubis et dont les pattes semblaient chaussées de superbes brodequins cramoisis que l'on pouvait s'étonner de voir au milieu de cette contrée de rochers sauvages, tant ils imitaient et surpassaient même en perfection ceux des Berbères.
(2 ) Le bois bourgeonnant du jeune daim ne dépassait pas encore son oreille.
(3) La menue flatterie qui consiste à montrer aux jeunes époux des cornes si petites.
Tandis que les jeunes filles avancent par un chemin de traverse accidenté, les jeunes gens, arrivés au bout de Tare du chemin le plus long, se reposent, fatigués, et s'endorment auprès d'un ruisseau. L'étranger quitte le creux du chêne et se retire dans l'ombre des rochers. Un vieux montagnard, reconnaissant sur ses vêtements les traces laissées par l'eau de mer, lui parle, les yeux pleins de larmes, des périls de la navigation et de ses progrès ; du premier navire qui traversa les flots, entraînant avec lui guerres et calamités ; de l'invention de la boussole ; des voyages jadis limités à la Méditerranée; des initiatives nouvelles de la Cupidité devenue pilote, et tout d'abord, de la traversée de l'Atlantique ; il rappelle les victoires remportées sur les féroces Caraïbes qui habitent près de l'isthme de Panama ; il évoque la marche des navires vers le pôle austral et la découverte du Pacifique, qui apporta à la Cupidité des perles et aussi des métaux précieux si préjudiciables au bonheur h umain.
Les nombreux et terribles dangers de la mer, les traces des désastres provoqués par les premières audaces, ne suffirent pas à détourner les témérités nouvelles qui permirent de doubler le cap de Bonne-Espérance, de pénétrer par cette voie jusqu'aux Indes orientales riches en perles et en or, dans l'aromatique forêt d'Arabie où naît et meurt le Phénix, de traverser le détroit qui unit l'Océan Atlantique et le Pacifique. Il évoque la magnificence des îles innombrables de l'Océanie, le clou de girofle dont elles enrichissent la sensualité humaine. Mais que valent pour lui ces trésors, s'il a perdu dans ces mers à la fois sa fortune et l'un de ses fils qu'il aimait tendrement ? Ce souvenir ne cesse de le torturer.
A ce moment de son récit, le montagnard étouffa dans les soupirs et les larmes le reste de ses paroles.
= POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Les hommes reprennent leurs charges et se remettent en route. Les jeunes filles suivent le cours paresseux du ruisseau, tout en tissant des chœurs, en alternant les voix. Telle est la beauté de leurs chants que la nature s'émeut autour d'elles en une magique transformation de ses attitudes.
Cependant, l'étranger et son compagnon arrivent à une halte délicieuse d'ombre et de fraîcheur.