L'INVOCATION A HYMÉNÉE (V
La nombreuse et impatiente affluence
De laboureurs amène enfin
Les fiancés ; lui, dans la fleur de Pâge
Et plus florissant encore en richesse ;
Elle, la magnificence même des fleurs,
La sphère des rayons splendides du soleil.
Le lien de leurs deux cols,
Au milieu d'un folâtre essaim d'amours,
Hyménée le nouait,
Tandis qu'invoquaient sa déité, alternant
Leurs chœurs, la tendre voix de bergères candides
Et ces accents suaves d'adolescents :
Premier chœur.
Viens, Hyménée, viens aux lieux où t'attend, Avec des yeux et sans ailes, un Cupidon Dont l'intonse chevelure, avec douceur, Nie le duvet colorant son visage (1), Le duvet, fleur de son printemps, Et rayons de son front, la chevelure.
Enfant, il aima celle qu'il adore adolescent, Psyché rustique, nymphe des champs De Cérès aux cheveux-de-blé-d'or.
(1) Nie le duvet f c'est-à-dire le recouvre, le dissimule, semble en nier l'existence. Claudien avait de même écrit dans un épithalame : « Dubiam îanuginis umbram Csesaries intonsa tegit » (S. C).
- Mi —
Cette vierge, encore dans le douteux
Crépuscule de son second âge, que ton joug la vincule (i )
A son ardent désir (2).
Viens, Hyménée, viens, oh ! viens, Hyménée.
Deuxième chœur.
Viens, Hyménée, aux lieux où annonce le jour,
Dans la pourpre matinale d'un pudique incarnat,
Aurore de ses yeux souverains,
Une vierge si belle qu'elle pourrait
Rendre torride la Norvège avec deux soleils
Et blanche PÉthiopie avec deux mains.
Tous les œillets de l'Avril, rubis hâtifs
Que sertit Por de sa chevelure,
Tout ce que — chaînes de Pun et Pautre col —
La concorde enlace de roses,
De ses joues toujours pudiques
Sont un pourpre trophée.
Viens, Hyménée, viens, oh ! viens, Hyménée !
Premier chœur.
Viens, Hyménée, et que des ailes non vulgaires, A Pair, ils les confient, les enfants ailés De celles que la forêt, belles nymphes, récèle ; De leurs carquois, puisant, argentés, que ces amours Flèchent roses muscades, neigent fleurs d'oranger. Que les uns, vigilants, rédiment le hameau
(1) Le second âge. Il s'agit ici, selon la répartition latine des âges de la vie, de la pueritia, qui fait suite à Yinfantia et qui précède Y adolescentia. — Ton joug : en espagnol coyunda, soit, littéralement, la courroie du joug.
(2) Au désir du fiancé.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
De ceux qui trop lentement volent
Ou infaustes gémissent, oiseaux nocturnes.
Muets, que d'autres couronnent à leur tour en leur vo*
Le doux lit conjugal, au moment où
Lascive abeille, à la virginale acanthe,
Nectar butine hybléen (i).
Viens, Hyménée, viens, oh ! viens, Hyménée !
Deuxième chœur.
Viens, Hyménée, et que les volantes pies (2) Dont les ailes sont des yeux bleus Aux cils d'or, conduisent la déesse altière, Gloire suprême de l'assemblée des dieux. Qu'elle-même assure tes nœuds, que le temps Tardivement détache en une vieillesse heureuse ; Et celle qui est aujourd'hui Junon pour notre épouse (3),
(1) Au moment où l'adolescent, ainsi qu'une lascive abeille, butine sur les lèvres de la jeune épouse, virginales et semblables à la fleur de l'acanthe, le nectar du mont Hybla.
(2) Góngora compare les paons attelés au char de Junon à des pies — c'est-à-dire à des chevaux pies — rapides comme eux et comme eux constellés de taches qui lui rappellent les yeux splendides de leurs ailes.
(3) La reine du ciel, protectrice naturelle des femmes, portait le nom de Junon lorsqu'elle présidait à leur mariage et de Lucina lorsqu'elle favorisait les naissances et assistait les mères dans l'enfantement.
Lucina appartient à la racine lue (lux) et se rapporte proprement à la Lune. On croit généralement que Juno est apparenté aux radicaux indo-européens qui signifient divin et brillant (en latin : divus, deus, dious, Diouspiter, Jupiter ', dies, etc. ; en sanscrit devas, etc.) et qu'elle était primitivement une divinité lunaire, de même que Diana, que l'on - 143 ========^
Puisse-t-elle, chaste Lucine, en lunes changeantes (i),
Franchir tant de fois son seuil, que le monde (2)
Admire en elle une immortelle Niobé
— Non point en marbre blanc fécond pour sa douleur,
Écueil aujourd'hui du Léthé ! —
Viens, Hyménée, viens, oh ! viens, Hyménée !
Premier chœur.
Viens, Hyménée : que notre agriculture,
En telle abondance, à des étoiles doive, amies,
Une progéniture si robuste, que sa main
Dompte les taureaux et que d'une blonde mer d'épis
Elle inonde la terre dure ;
Que, de la jeune, verte, et florissante, plaine,
Leurs blanches brebis la rendant chenue,
Fassent, en de brèves heures, s'épuiser l'herbe ;
Qu'ils expriment l'or liquide de Minerve
Et, mariant les ormes avec les vignes,
Tandis que des pampres couronnent Alcide,
Que Lyeus saisisse sa massue (3) !
Viens, Hyménée, viens, oh ! viens, Hyménée !
rattache à la mêma racine. Aussi, le nom de Lucina s'appliquait-il aussi à Diane.
(1) Les anciens croyaient que la lune complétait et perfectionnait, à chacun de ses cours successifs, l'enfant en f ormation. Je traduis par « lunes changeantes » desiguales lunas. Il semble qu'il faille interpréter ces mots comme évoquant les phrases de l'astre passant, à chacun de ses retours, du gracile croissant à la plénitude.
(2) En espagnol : tantas veces repita. Employé dans ce sens, repetir est un latinisme (de repeto, regagner un endroit, y retourner).
(3) Qu'ils expriment l'huile limpide et dorée des fruits de l'olivier consacré à Minerve. Qu'ils jouissent de l'abondance
b= POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Deuxième chœur.
Viens, Hyménée, et qu'elle consacre à Palès
Le même nombre de doux gages qu'à Pallas (i),
Celle qui, aujourd'hui, est fille à peine et qui, demain,
Sera mère de liliales fleurs errantes. Que les unes (2)
Couvrent le bocage de mille agneaux qui vêtent le cristal
Du ruisseau de courte laine ondoyante ;
Que les autres, modestes, rappelant sur de blanches
Étoffes, d'Arachné l'arrogance vaine,
N'y compulsent les larcins d'amour ni les ruses
De Jupiter ; car, même sur le lin,
Je ne me fie ni à la pluie lumineuse d'or fin
Ni au cygne blanc de Léda.
Viens, Hyménée, viens, oh ! viens, Hyménée !
du vin et de la force corporelle : mariant les ormes consacrés à Hercule aux vignes de Bacchus qui s'enroulent à leurs troncs, qu'ils se voient, dans un échange fraternel de leurs attributs, Alcide couronné de pampres, et Lyeus (Bacchus) semblant saisir, dans le tronc qu'il enlace, la massue d'Hercule.
(1) Les vœux du chœur précédent se rapportent aux jeunes gens ; ceux de celui-ci aux jeunes filles. Il demande à Hyménée que la jeune épouse puisse en occuper autant aux soins des troupeaux (Palès) qu'aux travaux domestiques que protège Pallas : le tissage de la toile et des étoffes, la broderie.
(2) La traduction se base ici sur le texte et sur l'interprétation de Salcedo Coronel, qui fait dépendre errantes lilios de madre du vers précédant. Cette répartition crée dans îa phrase suivante une syntaxe très difficile qu'il nous paraît cependant préférable d'accepter en faveur du sens et de la qualité de la métaphore. Corderos mil est un accusatif grec ou interne, qui n'est pas en désaccord avec les habitudes syntaxiques de Góngora.
Le chant de ces chœurs alternés accompagne les époux de Péglise à leur maison. Le beau-père du mari invite tous les laboureurs, venus de la montagne ou de la plaine, à des agapes abondantes et rustiques, où sont servis sans ostentation, à de longues tables couvertes de nappes blanches, les produits simples, naturels et exquis de la campagne.
Lorsque les tables furent desservies, entrent en dansant au son d'une syrinx, douze filles des champs (six venant des montagnes et six de la plaine) réparties en groupes de trois grâces quatre fois répétés.
L'une d'elles, comparable à une muse, s'adresse aux époux et leur souhaite une longue vie heureuse, de riches récoltes de blé et de vin, de vastes troupeaux leur donnant une laine abondante, des abeilles sans nombre leur offrant un miel limpide. Que votre fortune, enfin, ditelle, soit prospère, mais pas assez « écumante » pour alimenter l'envie ; que vos descendants vivent entre l'opulence et le besoin, dans une médiocrité dorée, et que les obélisques exposés aux foudres de Jupiter ornent les villes, tandis que le ciel qui épargne la cabane du pâtre lance ses feux sur la forêt. Que votre dernière heure vous trouve dans la quiétude du laboureur, alors que la chevelure de l'un et l'autre sera blanche comme l'aile d'un cygne.
Le dernier accent de l'hymne met fin au bal, au moment où se rend à la lice, où se disputeront les prix, la jeune épouse, splendide « comme le Phénix naissant, vêtu des rayons du soleil matinal et accompagné de la monarchie sonore de tous les oiseaux qui sillonnent l'espace ».
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
LES RÉJOUISSANCES POPULAIRES ET LE RETOUR DES JEUNES MARIÉS A LA MAISON NUPTIALE (V. 965-1098).
Les arbres qui avaient servi à imiter un bosquet,
Formant dès lors un Colisée ombreux,
Dégagent le terrain,
Olympique palestre
De vaillants laboureurs nus.
A peine arriva la fiancée,
Que déjà deux robustes lutteurs
Montraient avec une ardeur farouche
La force de leurs muscles, moins défendus
Par le lin blanc que par le sombre duvet.
Les deux hommes s'embrassèrent donc,
Et aussitôt, — respirant de la fumée
Celui qui ne transpire du feu (1) —
En nœuds réciproques vinculés
Ainsi que de durs ormes dans les lacets des vignes, Lierre est chacun, tenace, de Pautre mur. Enfin, adroits enfants de la terre, Sinon puissants Alcides,
Ils s'efforcent de se terrasser, et touchant terre (2), Droits comme des pins, ils se relèvent, Enracinés dans le sein profond de la montagne.
(1) C'est-à-dire que celui qui, le moins fatigué, ne dégageait pas une sueur ardente sous l'effet de l'exercice, manifestait sa fatigue par sa fréquente respiration (S. C).
(2) Allusion à la fable d'Anthée qui, terrassé entre les bras puissants d'Hercule, reprenait des forces nouvelles chaque fois qu'il touchait la terre.
Un prix les honore, égal. De quatre autres Ceint les tempes un glorieux rameau.
Après quoi Ton mit un terme à la lutte.
Le soleil éclairait encore les deux tiers du théâtre (i) Lorsqu'un jeune homme de magnifique allure Appelle au saut libre
Le barbare cercle de spectateurs qui Pentoure (2).
L'enjeu de ce concours plein d'animation
Était un manteau gris posé sur le sol vert,
A la conquête duquel s'abattent
Huit ou dix superbes montagnards,
Telle que des hauteurs
Fonce une bande d'oiseaux envieux
Devant Ascalaphos vêtu (3)
De plumes paresseuses. L'un, de lourdes pierres
Les rudes mains chargé,
Éprouve son agilité ; l'autre
Se détend les nerfs
En un frémissement magnifique.
Il baisa donc la ligne de départ, le pied nu
Du souple jeune homme qui, en un vol (4)
Plein d'élégance, foula de vent
Ce, que, du terrain,
Aurait pu occuper trois fois un javelot.
L'admiration, vêtue un marbre froid, Put à peine arquer les sourcils ;
(1) C'étaient déjà les heures de l'après-midi, auxquelles le soleil commence à décliner vers l'Occident.
(2) Cercle. En espagnol, corona, avec le même sens qu'en latin, pour désigner les spectateurs qui se groupent en rond.
(3) Le fils d'Achéron, transformé en hibou par Proserpine.
(4) Il s'agit du jeune homme qui lança le défi.
■ POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
L'émulation, chaussée d'une dure glace,
Lourde s'enracine. Pourtant, une noble impulsion (i)
De gloire sollicite, quoique vilain,
Un vacher de ces montagnes, massif,
Membru, rouvre puissant
Qui, mobile en dépit de sa robustesse,
Dans Pair s'élance, violentant
A tel point la pesanteur, que son propre poids
Le précipite, Icare des montagnes (2),
Le sein caressant de l'herbe menue
Devenant le dur océan de sa chute.
Ils étaient deux fois dix. Et se dirigeant Vers deux ormes, destinés à servir, Embrassés par les coureurs, De manteaux verts, de bornes feuillues (3), Ils s'élancent, ainsi que d'arcs Recourbés, faits de nerfs ou d'acier, Partent, avec un sifflement identique,
(1) L'admiration immobilise les spectateurs, leur permettant à peine son geste naturel des sourcils arqués : l'émulation perd aussi son action normale, tant ces exploits glacent le courage des concurrents dont ils rivent les pas au sol. L'essai ridicule d'un vacher, poussé par un désir de gloire, fera une opposition piquante avec la modestie des autres spectateurs.
(2) L'auteur l'appelle spirituellement Icare des montagnes, non seulement en raison de ses origines, mais aussi parce qu'il connut comme réceptacle de sa chute icarienne, l'herbe tendre et sans danger de l'océan, en vérité un peu dur, des collines.
(3) L'arbre évoque, métaphoriquement, le palio, puisque son abondant feuillage en fait un manteau de verdure, et puisqu'il sert également de but.
Deux fois dix flèches.
La poussière ne dissimule pas
Le champ de courses, car des ailes
Ne touchent point l'herbe.
Le plus lourd d'entre eux fuit
Comme une biche blessée,
Le plus nonchalant se dissipe aux regards,
Et lorsqu'elle veut suivre le plus lent,
La pensée boite.
Du tiers à peu près d'un mille
Était la longue carrière
Qui rend petits les troncs herculéens (i) ;
Mais les pieds légers
De trois bergers agiles
Syncopent la distance en un rythme si égal
Qu'ils confondent l'attention la plus judicieuse (2).
Plus fermement, Apollon, plus étroitement, Dans l'écorce n'embrassa, naissante, De la dédaigneuse vierge Pénéide (3)
(1) Les troncs, c'est-à-dire les arbres consacrés à Hercule, avec, en même temps, l'évocation de leur taille puissante, que semble réduire la distance. Salcedo Coronel a exprimé l'opinion que Góngora doit avoir commis ici une distraction en signalant tout d'abord ces arbres comme des ormes et en leur accordant ensuite l'épithète de herculéens qui s'applique aux peupliers. La distraction est plutôt imputable au commentateur : les ormes, en effet, étaient également consacrés à Hercule, comme cela ressort des vers 865-866 de son édition des Solitudes (835-836 de l'édition delà Revista de Occidente), traduits plus haut.
(2) C'est-à-dire que les juges, malgré leur effort d'attention, ne savent à qui attribuer le prix.
(3) Daphné, fille de Pénée.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Les doux et beaux membres fugitifs, Que de Tune et l'autre borne glorieuse Ils n'embrassèrent les durs fondements En un triple nœud.
Alcide fût-il même arbitre en ses branches, je doute
Qu'il pût trancher le cas,
Même si sa moindre feuille était un œil
Du lynx le plus pénétrant.
Tandis que l'octroi du manteau,
Indécis, reste suspendu
Et que le char de la lumière descend
Vers les ondes pour s'y rafraîchir,
Hyménée — voulant apaiser
Dans les bras de la belle épouse
Le désir du gracieux fiancé, —
Anticipe les rayons de l'étoile,
Guide à présent céruléen et naguère pourpré
Des douteuses limites du jour (i).
Le jugement — selon l'avis de tous, indécis — Du concours alerte,
L'arbitre voulut en résoudre la difficulté
En offrant trois couteaux courbes de pur acier.
Au son d'un autre chalumeau qui ouvre la marche
A un cortège de belles nymphes, de satyres lascifs,
(Prévenante Junon, Amour sans défaillance)
Les époux retournent à leur demeure
(i) L'étoile Vénus. Celle-ci apparaît à deux reprises: sous le nom de Lucifer, elle devance et guide l'Aurore qui la teinte de pourpre ; lorsqu'elle réapparaît, annonciatrice du crépuscule indécis du soir et devançant la nuit, elle naît des ondes de la mer, ce qui justifie l'épithète de céruléenne.
Qui luit, couronnée
D'étoiles fixes, d'astres fugitifs
En fumée sonore se résolvant (i).
Tout le village arriva et, lorsqu'il eut pris congé,
Vénus chaste, qui a préparé la couche
Faite des plumes les plus douces
Qu'agitent en son char volant de blancs oiseaux,
Fait entrer les jeunes époux
Dans une lice sans rudesse,
Car Amour étant une déité ailée,
La fille de l'écume a justement prévu
Qu'il faut aux batailles d'amour, un champ de plumes.
Fin de la première solitude.