‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 104 sur 127 · PARTIE II, C1UP. XLIIÏ · texte numérisé non relu

PARTIE II, C1UP. XLIIÏ

« m'envoyer deux douzaines de glands de votre «pays, que l’on dit être excellens , et que je « trouverai meilleurs lorsqu’ils me viendront « de vous. Adieu , ma chère Thérèse ; gue Dieu « vous garde et vous fasse aimer un peu votre « bonne amie ,

« La duchesse. »

Ah! s’écria Thérèse à cette lecture, qu elle est bonne , qu’elle est affable , qu elle est charmante cette duchesse ! Parlez-moi d’une grande dame comme celle-là , et non pas de nos femmes de gentilshommes , qui , parce que leurs maris chassent au lévrier , pensent que le vent a tort de leur souffler au visage , s’en vont à l’église avec des airs d’infante , et se croiraient déshonorées de regarder une paysanne. Yoilà pourtant une duchesse , une vraie duchesse , qui m’appelle sa bonne amie, qui me traite comme son égale : ah ! puisse-t-elle n’en avoir jamais en dignités, en biens, en bonheur! Mon cher monsieur , madame la duchesse aime donc les glands ? Elle en aura , elle en aura ; je vais lui en envoyer un boisseau , et je vous réponds qu’ils seront choisis. Mais , Sanchette , il faut faire rafraîchir ce beau monsieur , qui le mériterait bien même sans les bonnes nouvelles qu’iL nous apporte. Allons , fille , allons ,

prends soin du cheval, mène-le à l’écurie, va chercher des œufs dans le poulailler, coupe une bonne tranche de jambon, fais du feu, prépare la poêle , tandis que je cours annoncer tout ceci a nos parens , à nos voisins , k ce bon monsieur le curé , au barbier maître Nicolas , qui sont tous amis de ton père. Oui , ma mère , répond Sanchette , oui , ma mère , oui , vous avez raison; mais vous me donnerez bien la moitié de cette belle chaîne. — Eh! mon enfant, elle est toute pour toi ; je te demande seulement de me la laisser porter quelques jours, parce qu’elle me réjouit le cœur. Vous n avez pas tout vu , reprit le page ; j’ai encore ici un bel habit vert, que le gouverneur n’a mis qu une fois , et qu’il envoie à mademoiselle sa fille. Àh! le bon père! s’écria Sanchette en courant à l’habit vert , qu elle déplia , retourna , examina, et dont elle fut enchantée.

Pendant ce temps, madame Thérèse, ses lettres à la main, sa chaîne d’or au cou , était sortie de sa maison , courant et dansant dans la rue. Les premières personnes qu’elle rencontra furent le curé et le bachelier Carrasco : Bonjour, messieurs, leur dit-elle en riant, bonjour, bonjour ! j’allais chez vous pour vous ' faire part des excellentes nouvelles que je reçois. Tout ne va pas mal , Dieu merci ! comme

PARTIE II, CHAP. X LUI. 127 vous le saurez bientôt; mais je vous préviens que dorénavant il ne faudra point que les dames du village fassent les fières avec moi , car nous le tenons enfin le petit gouvernement. Qu’est-ce donc que cette folie , madame Tliérèse ? lui répondit le curé ; et quels papiers avez-vous là? — Il n’y a point de folie , monsieur ; et ces papiers ne sont rien que des lettres que m'ont écrites un gouverneur et une duchesse. Quant à cette chaîne d'or fin que vous voyez à mon cou , c’est un présent que je reçois de la duchesse mon amie.

Le curé , surpris en considérant la beauté de cette chaîne, se met à lire tout haut les lettres ; Carrasco le regardait à chaque phrase , et ne pouvait en croire ni ses oreilles ni ses yeux. Après un assez long silence , ils demandèrent qui avait apporté tout cela. Thérèse leur dit de venir chez elle , où ils trouveraient le jeune et beau monsieur qu’on avait chargé du message. Allons ! reprit Carrasco, je serai charmé de voir l’ambassadeur de cette duchesse qui envoie des chaînes d or , et qui demande du gland.

Ils suivirent aussitôt Thérèse, et trouvèrent le page dans la cour , occupé de son cheval , tandis que Sanchette allait et venait pour faire son omelette. Etonnés de plus en plus de la

bonne mine du page , de la richesse de son habit, ils le saluèrent poliment; et Carrasco lui demanda de vouloir bien leur expliquer , comme à d’anciens amis de don Quichotte et de Sancho , ce que voulaient dire des lettres qu’ils venaient de lire , où il était question d’un gouvernement et d’une île. Messieurs, répondit le page , ces lettres veulent dire ce quelles disent; il est certain, et je vous le jure, que le seigneur Sancho Pança est gouverneur, qu’il a sous ses lois une ville considérable, et qu’il la gouverne , dit-on , avec beaucoup de sagesse. Je ne puis vous assurer que cette ville soit dans une île , parce que je ne l’ai point vue , et que je sais assez mal la géographie. — Mais , monsieur, cette duchesse qui écrit à madame Thérèse . . . . — Cette duchesse , messieurs , est l’épouse du duc mon maître; la lettre que j’ai portée est de sa.main. Si sa politesse et son affabilitévous surprennent tant, j’en conclurai que nos grandes dames d’Aragon sont plus polies et plus affables que vos grandes dames de Castille. Tous nous permettrez, reprit Carrasco, d’être au moins un peu surpris, et de vous demander encore s’il n'y aurait pas de l’enchantement dans cette aventure , comme dans presque toutes celles qui arrivent au seigneur don Quichotte.

PARTIE II, CHAP. XLI1I. 1^9 -—Je ne vous entends point , messieurs , et ne puis vous en apprendre plus que les lettres ne vous en apprennent. Je vous répète qu elles ne contiennent rien qui ne soit absolument vrai.

Sans doute, sans doute , s’écria Thérèse ; et toutes ces questions sont fort inutiles : ne fatiguez pas ce beau monsieur, et occuponsnous de choses plus pressées. Monsieur le curé , tâchez de savoir, je vous prie , s’il n’y a pas quelqu’un du village qui aille à Tolede ou à Madrid , pour que je fasse venir une belle robe , une coiffure de dentelles à la mode , et tout ce qu’il faut à la femme d’un gouverneur. Ah ! je ne veux pas faire honte à mon mari : je veux l’aller joindre dans un bon carrosse comme les autres ; et si l’on en jase, on en jasera. Que m importe ? Pardi ! ma mere , reprit Sanchette , vous seriez bien bonne de vous gêner pour les jaseurs : laissez-les parler, et allons notre train ; nous leur dirons bonjour de la portière. S’ils rient , nous rirons plus fort , et nous rirons plus à notre aise. Les moqueries des jaloux sont de bon augure. Il vaut mieux faire envie que pitié. Quand on n a besoin de personne on est bien fort; et la brebis sur la colline est plus haute que le taureau dans la plaine.

En vérité, interrompt le curé, toute cette

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famille des Pança vient au monde en disant des proverbes. Il est vrai , reprit le page , que monsieur le gouverneur en sait beaucoup ; et ce n’est pas un des moindres plaisirs que madame la duchesse trouve à s’entretenir avec lui. Nous voudrions bien connaître cette duchesse , dit le bachelier Carrasco. Il ne tient qu’à vous , répondit le page ; vous n’avez qu’à venir avec moi. Ce sera moi qui irai , s’écria vivement Sanchette ; je meurs d’envie, de voir mon père , et je serai charmée de voyager avec un aimable monsieur comme vous. Prenez-moi sur votre cheval ; je sais bien me tenir en croupe ; n’ayez pas peur que je tombe.

Le page lui représenta que cette manière d’aller ne convenait pas à une jeune" personne de sa qualité. Madame Thérèse en convint. Pendant cette conversation , Sanchette n’avaût point fait son omelette : le curé pressa le page de venir manger un morceau chez lui. Après quelques refus, il y consentit ; et tandis qu’il dînait au presbytère , Thérèse s’occupa de répondre aux lettres qu’elle avait reçues. Carrasco lui offrit d’être son secrétaire , mais elle ne laccepta point, parce qu’il aimait un peu trop à se moquer. Elle alla chercher un enfant de chœur , qui , pour quelques œufs frais qu’elle lui donna , écrivit ses réponses sous sa dictée.

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