CHAPITRE XLIV
Retour du page de chez Thérèse.
Cependant notre gouverneur continuait a s occuper de faire fegner dans son île la police , l’ordre et les lois : il visitait les marchés , examinait les poids , les mesures, et punissait sévèrement les marchands qu il trouvait en fraude. Il défendit expressément de faire des magasins de vivres pour les revendre ensuite en détail. Les cabaretiers surtout attirèrent son attention ; il établit la peine de mort pour ceux qui mettraient de l’eau dans le vin ; il diminua le prix des souliers , régla les gages des domestiques , bannit de son île les chanteurs des rues dont les chansons étaient indécentes , créa un commissaire des pauvres , non pas pour leur donner la chasse, mais pour s'informer avec soin s’ils étaient véritablement pauvres ; enfin , guidé par son seul bon sens et son esprit naturel , il fit des ordonnances si sages , qu elles sont encore en vigueur dans le pays , où on les appelle le code du grand gouverneur Sancho Pan ça.
Don Quichotte pendant ce temps, guéri de ses égratignures , commençait à trouver
que la vie oisive qu’il menait dans le château du duc était indigne d’un chevalier : il soupirait après son départ , et préparait ses adieux , lorsque le page , de retour de son ambassade , vint apporter à la duchesse les réponses et les présens de Thérèse. Son arrivée répandit la joie : on lui demanda les détails de son voyage. Le prudent page ne dit en présence du chevalier que ce qu’il était à propos de dire : il remit gravement ses dépêches , sur l’une desquelles était écrit : A madame ta duchesse dont je ne sais pas le nom. L’adresse de l’autre était : À mon mari Sancho Pança , gouverneur de Pile de Barataria , oà je prie Dieu de le maintenir . La duchesse ouvrit aussitôt sa lettre et la lut à haute voix à son époux.
Lettre de Thérèse Pança à la duchesse „ Madame ,
La lettre que votre grandeur m’a écrite m’a fait beaucoup de plaisir ; et la belle chaîne d’or qui l’accompagnait ne m’en a pas causé moins , comme vous pouvez le croire. Tout notre village est charmé que vous ayez donné un gouvernement à mon mari. Il y a bien quelques pei’sonnes , comme monsieur le curé , maître Nicolas le barbier , et le bachelier Sam-