PARTIE II, CHAP. XLIV
son Carrasco, qui ne veulent pas le croire : mais je les laisse dire , et je leur montre la belle chaîne d’or et le bel habit vert de chasse ; ce qui ne laisse pas de faire papilloter les jeux de mes envieux.
Je vous confierai , ma chère dame , parce que je vous aime beaucoup , qu’un de ces quatre matins je compte monter dans un bon carrosse , et me rendre à la cour avec ma fille. En conséquence , je vous serai obligée d’ordonner à mon mari de m’envoyer un peu d’argent ; car il en faut dans ce pays-là , où l’on dit que le pain est cher , et que la viande se vend trente maravédis la livre. Les pieds me grillent de m’y voir , parce que mes voisins disent qu’un gouverneur n’est véritablement connu à la cour que par sa femme : il sera bon et il est pressé que j’y fasse connaître mon mari.
Je suis bien fâchée que les glands n’aient pas donné cette année ; je vous en envoie pourtant un demi -boisseau des plus beaux que j’aie pu trouver; ils ont tous été ramassés de ma main, un à un, dans la montagne. Je voudrais qu’ils fussent gros comme des œufs d’autruche.
Je prie votre grandeur de m'écrive : je lui répondrai et l’informerai de tout ce qui me re-
garde et de tout ce qui se passera dans notre village Sanchette ma fille et mon petit vous baisent ies mains, ainsi que moi qui vous aime mieux que je ne l’écris.
Votre servante Thérèse P an ça.
La duchesse , fort satisfaite de la réponse de Thérèse , brûlait d’impatience de lire la lettre adressée à Sancho ; mais elle n’osait pas l’ouvrir. Don Quichotte, qui s’aperçut de son scrupule , décacheta lui -même cette lettre. Elle s’exprimait ainsi :
J’ai reçu ta lettre, mon Sancho , et je te jure sur ma foi qu’il s’en est peu fallu que je ne sois devenue folle de plaisir. Imagine-toi , mon homme , ce que c’est que d’apprendre que tu es^ gouverneur , de, recevoir en même temps ton bel habit vert , la superbe chaîne d’or de madame la duchesse ; et tout cela par un monsieur gentil et beau comme le jour! J’en ai pensé tomber à la renverse; ta fille Sanchette ne savait plus où elle en était ; et tout cela de contentement.
Te voilà donc devenu , de gardeur de chèvres que tu étais , gouverneur d’une bonne île ! Tu dois te souvenir que ma pauvre mère disait souvent qu’il ne s’agissait que de vivre pour
PARTIE II, CHAP. XL1Y. i35 voir des choses étonnantes. Vivons , vivons , mon ami , et voyons beaucoup de choses , parmi lesquelles je voudrais bien voir un peu de l’argent que ton île doit te .rapporter.
Je te dirai pour nouvelles , que la Berrueca vient de marier sa fille à un fameux peintre étranger qui est venu s’établir ici. Le conseil de notre commune a voulu profiter de 1 arrivée de ce peintre pour faire peindre les armes du roi sur la porte de l’audience ; le peintre a demandé deux ducats , ensuite il a travaillé huit jours, au bout desquels il a rendu l’argent, disant que l’ouvrage était trop difficile. Le fils de Pierre Le Loup s’est fait tonsurer; la petite Minguilla l’attaque en justice , comme lui ayant promis mariage; les mauvaises langues disent bien pis. Tout cela n’empêche pas que la récolte des olives n’ait rien valu cette année , et qu’il n’y ait pas une seule goutte de vinaigre dans notre village.
Il a passé par ici une compagnie de soldats , qui ont emmené trois de nos jeunes filles. Je ne te les nomme pas , parce qu’elles peuvent revenir ; on jasera , et puis on ne' jasera plus. Sanchette commence à travailler assez joliment en dentelle , et gagne déjà par jour huit maravédis. Mais , à présent que te voilà gouverneur , elle peut se reposer ; sa dot n’en viendra
i3 6 DON QUICHOTTE,
pas moins. La fontaine de la grande place a tari , et le tonnerre est tombé sur la potence ; il n’y a pas grand mal à cela. Que Dieu te garde , mon Sancho , le plus d’années possible , et qu’il me garde aussi de même; car j’aurais trop de chagrin de te laisser au monde sans moi!
Ta femme Thérèse Pança.
Cette épître était accompagnée des glands et d’un beau fromage que Thérèse envoyait à la duchesse. Celle-ci reçut avec une égale reconnaissance le fromage, la lettre, les glands, et courut s’enfermer avec le page , pour qu’il pût lui raconter en liberté tous les détails de son ambassade.