‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 107 sur 127 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Laborieuse fin du gouvernement de Sancho .

Rien n’est stable dans ce monde : le temps, qui jamais ne s’arrête , vole en détruisant sans cesse. L’été remplace le printemps, l’automne l’été , l’hiver l’automne : tout passe , tout se renouvelle, excepté la vie humaine, qui passe, hélas ! sans se renouveler. Le philosophe arabe Benengeli place ces tristes réflexions au commencement de ce chapitre , pour nous pré-

PARTIE II, CHAP. XL Y1* i3y parer sans cloute avoir ce beau gouvernement, cet exemple de prudence, ce modèle de sagesse , qui nous a fait admirer Sancho , s évanouir, s’en aller en fumée , et rentrer dans le néant.

Sept jours s’étaient écoulés depuis que l’illustre gouverneur tenait les rênes de son empire. Accablé de lassitude , n’en pouvant plus , rassasié , non de bonne chère , mais de procès , de règlemens , fie lois nouvelles , il profitait du calme de la nuit pour prendre un moment de repos , et commençait a livrer au sommeil ses paupières affaissées , lorsque tout à coup il est réveillé par des clameurs , le son des cloches, et l’épouvantable bruit qu’il entend dans toute la ville. Il lève la tete , s assied sur son lit , écoute attentivement ; le bruit redouble, et les trompettes, les tambours, les divers instrumens de guerre, se mêlent aux voix différentes aux cris perçans de terreur, aux coups redoublés des tocsins. Surpris, troublé, saisi de frayeur, il se jette à bas , chausse ses pantoufles , et , sans se donner le temps de se vêtir, il court a la porte de sa chambre. A l’instant même arrivent en courant une vingtaine de personnes , 1 épée a la main , portant des flambeaux, et criant de toutes leurs forces : Aux armes , aux armes ,

seigneur gouverneur ! les ennemis sont dans l’ile, nous sommes perdus; nous n’avons d’espoir que dans votre seule vaillance.

A ees paroles , Sancho interdit regarde en silence ceux qui lui parlaient. Armez-vous donc, lui dit un d’entre eux, armez-vous, seigneur, ou c’est fait de vous et de votre gouvernement. J’aurai beau m’armer, répondit-il, il n’en sera ni plus ni moins. Je n’entends pas grand’chose aux armes : cette affaire-ci regarde mon maître ; c’est à lui qu’il faut la laisser. Je vous réponds qu’en un tour de main il vous aura fait place nette; mais, quant à moi, je vous le répète, les batailles ne sont pas mon fort. — Qu’osez-vous dire, seigneur? Vous êtes notre capitaine , notre chef, notre général. Nous vous apportons des armes offensives et défensives : hâtez-vous de vous en servir; et que chacun ici fasse son devoir, vous en marchant à notre tête , nous en mourant pour vous défendre. — 1 A la bonne heure ! messieurs , annez-moi donc, puisque vous le voulez.

Aussitôt sur la chemise du malheureux gouverneur on applique deux larges boucliers , l’un par-devant, l’autre par-derrière; on les attache ensemble avec des liens , en laissant passer ses bras par les vides des deux bon-

PARTIE II, CHÂP. XLY. 189 cliers. Ainsi serré comme entre deux etaux , Sancho se trouve pris jusqu’aux genoux, qu’il n’a pas même la liberté de ployer : il demeure fixe , immobile , debout et droit comme un fuseau. On lui met une lance à la main , sur laquelle il appuie le poids de son corps; et tous alors avec de grands cris, lui disent : Venez, guidez-nous, nous sommes sûrs de la victoire ; allons , marchez , digne héros. Eh ! comment voulez-vous que je marche ! répond le triste gouverneur; je ne peux pas remuer les jambes , tant vous m’avez bien emboité entre ces planches qui m’étouffent ! n’espérez pas que j’aille avec vous, si vous ne prenez la peine de me porter. Vous me poserez ensuite au poste qu’il vous plaira : je vous réponds bien de rester à ce poste. — Ah! seigneur gouverneur; ce ne sont pas ces boucliers qui vous empêchent de marcher ; rien n’arrête jamais les hommes courageux. Mais le temps se perd , le péril croit, l’ennemi s’avance : allons ! faites un effort.

Sancho, piqué de ces reproches, voulut tenter de se remuer. Au premier mouvement qu’il fait il perd son aplomb, et tombe par terre; là, il reste comme la tortue ensevelie dans sa profonde écaille , ou comme un bateau jeté sur le sable où il demeure engravé.

i4o DON QUICHOTTE.

Sans pitié pour lui , les mauvais plaisans qui 1 environnaient ne font pas semblant de l’avoir vu tomber. Ils éteignent les flambeaux, redoublent leurs cris, vont, viennent, courent, se précipitent les uns sur les autres , en faisant retentir le bruit des épées sur les casques, sur les écus. A chaque coup, Sancho tremblant, Sancho suant à grosses gouttes, retirait sa tête sous ses boucliers, se ramassait, se faisait petit autant qu’il lui était possible , et recommandait son âme à Dieu. Ce fut bien pis lorsqu’un des combattans s’avisa de monter debout sur le pauvre gouverneur, et de là, comme d’un poste élevé, se mit à commander l’armée, en criant : Marchez ici; les ennemis viennent par- là; courez vite de ce côté; renforcez ce corps- de -garde ; fermez cette porte ; palissadez ce passage ; apportez des grenades, de la poix, de l’huile bouillante : barricadez les rues : courage , amis , tout va bien. Ce n’est pas pour moi que tout va bien , disait en lui-même le pauvre. Sancho , qui écoutait et portait le babillard commam dant. O si le bon Dieu me faisait la grâce de donner cette île aux ennemis, je l’en remercierais de bon cœur!

A l’instant même il entend crier : Victoire ! victoire! ils ont pris la fuite. Levez -vous.

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