‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 111 sur 127 · PARTIE II, CHAP. XL VI i · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAP. XL VI i

cendit dans la caverne de Montésinos î il y trouva la nappe mise , il y vit les plus belles choses du monde; et je ne peux voir ici que des couleuvres et des crapauds. Ah ! mon pauvre âne , mon seul ami , nous allons périr de faim ; nous sommes enterrés tout vivans, La fortune n’a pas voulu que nos jours finissent ensemble dans notre chère patrie au milieu de notre famille , qui , en pleurant notre perte , nous aurait fermé les yeux. Pardonne -moi , mon bon camarade , le triste prix que tu reçois de tes fidèles services ; pardonne-moi : ce n’est pas ma faute ; mon cœur m’est témoin que la mort m’est moins cruelle pour moi que pour toi.

La nuit se passa dans ces tristes plaintes , la clarté du jour vint confirmer à notre écuyer qu’il lui était impossible de sortir seul de cette fosse. Il poussa des cris', dans l’espoir d’être entendu de quelque voyageur : nul voyageur ne l’entendit ; Sancho criait dans le désert , ne doutant plus que sa mort ne fût certaine , il ne voulut point prolonger ses jours en ménageant le peu qui lui restait de pain ; il le présente à son âne , qui , couché par terre , les oreilles basses , regarda ce pain douloureusement, et le mangea d’assez bon appétit; tant il est vrai que les plus vives

douleurs se calment toujours en mangeant i A l’instant même , Sanclio aperçut à l’extrémité de la fosse une espèce d’excavation dans laquelle un homme pouvait passer. Il y court , s’y glisse , et découvre que cette excavation , plus large en dedans , conduisait dans un long souterrain , au bout duquel envoyait la lumière. Plein d’espérance , il prend un caillou , s’en sert comme d’un outil , et rend l’ouver ture assez large pour son âne. Cela fait ,' il le mène par le licou , et le fait entrer dans ce souterrain qui , tantôt obscur, tantôt éclairé, lui présente un chemin facile. Il marche ainsi quelque temps , disant en lui -même : Cette aventure serait bien meilleure pour monseigneur don Quichotte que pour moi ; il ne manquerait pas de trouver ici des jardins fleuris, de belles prairies , de superbes palais de cristal ; il serait charmé : moi je tremble de tomber dans quelque précipice plus profond que le premier. Ce serait un miracle d’en être quitte pour ce qui m’est arrivé ; je connais trop bien le proverbe : O malheur, je te salue si tu viens seul !

Tout en disant ces mots, il cheminait,, et fit à peu près une demi -lieue sans pouvoir trouver le bout du souterrain. Benengeli le

PARTIE II, CHAP. Xtvt 149 laisse dans cette pénible recherche pour revenir à don Quichotte.

Notre héros, fatigué de sa longue oisiveté, songeait , comme nous l’avons dit , à prendre congé de ses hôtes. Il allait dans cette intention se promener chaque matin sur le vigoureux Rossinante , afin de le remettre en haleine. Ce même jour , en galopant , il arriva jusqu’au bord d’un trou, dans lequel il serait tombé, s’il n’eût promptement retenu les rênes. Comme il avançait la tête pour considérer cette cavité, il entend des cris sous la terre , écoute plus attentivement, et distingue ces tristes paroles : N’y a-t-il personne là haut? quelque bon chrétien , quelque chevalier charitable n’aura-t-il point pitié d’un pauvre gouverneur tombé dans un précipice ? Don Quichotte , surpris et troublé , crut reconnaître la voix de son écuyer : Qui se plaint là-bas ? cria-t-il ; réponds , dismoi qui tu es. — Eh ! qui pourrait-ce être, sinon Sancho , gouverneur , pour ses péchés , de 1 île Barataria, auparavant écuyer du fameux chevalier errant don Quichotte de la Manche ? Ces paroles augmentèrent la surprise de don Quichotte ; il s’imagina que Sancho était mort, et que son âme revenait pour lui demander des prières. Ami , répond-il , si , comme je le pense, tu souffres dans le purgatoire, tu n’as

ï5o DON QUICHOTTE,

qu’à me dire ce que je dois faire pour soulager tes tourmens ; je suis bon catholique , et je fais de plus profession de secourir les malheureux.

- — -Cela étant, monseigneur, vous êtes mon maître don Quichotte , ayez pitié de votre malheureux écuyer Saneho , qui n’est pas dans le purgatoire, qui n’est pas même mort, à ce qu’il croit , mais qui , après avoir quitté son gouvernement pour des raisons' trop longues à vous dire , est tombé dans une fondrière , où il est depuis hier au soir , avec son âne que voilà , et qui peut certifier s’il ment.

L’âne aussitôt , comme s’il eût entendu son maître , se mit à braire de toutes ses forces. Je n’en doute point , je n’en doute point , s’écria don Quichotte ému , je reconnais les deux voix. Attends , mon ami , je vais au château chercher du secours.

Notre héros part et va raconter au duc et à la duchesse l’accident de soM écuyer. Ceux-ci ne furent pas peu surpris d’apprendre qu’il avait abandonné son gouvernement. Ils envoyèrent sur-le-champ beaucoup de monde avec des outils et des cordes à ce souterrain , connu dans le pays depuis des siècles. On vint à bout , à force de travail , de retirer Saneho et son âne. Un étudiant qui se trouvait là dit , en voyant l’écuyer pâle , tremblant , demi-

PARTIE II, CHAP. XL YL i5r mort de faim : Voilà comment tous les mauvais gouverneurs devraient sortir de leurs gouvernemens. Frère , répondit Sancho, je n’ai gouverné que huit ou dix jours; pendant ce temps les médecins m’ont empêché de manger; les ennemis m’ont brisé les os, et je n’ai pas touché un maravédis ; je ne méritais donc pas de sortir ainsi de ma place. Mais l’homme propose , Dieu dispose , et les médisans habillent. Il faut les laisser babiller, se soumettre au sort , et ne jamais dire : Fontaine , je ne boirai pas de ton eau.

Le trajet était court jusqu’au château. Sancho , à son arrivée, environné de tous les gens de la maison , alla se mettre à genoux devant le duc, qui l’attendait dans une galerie avec la duchesse. Votre grandeur, lui dit-il, sans que je l’eusse mérité , m’a donné le gouvernement de l’ile Barataria : je me suis acquitté de mon mieux de cette pénible charge ; c’est à ceux qui m’ont vu agir à vous dire si ce mieux est bien. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai fait des lois nouvelles , rendu des ordonnances , jugé des procès, et toujours à jeun, grâce au docteur Pedro Recio, natif de Tirtea Fuera, médecin gagé chèrement pour faire mourir de faim les gouverneurs. Les ennemis sont entrés dans File pendant la nuit : plusieurs personnes

m’ont assuré que c’était moi qui les avais vaincus ; je le veux bien , et je demande à Dieu de ne jamais recevoir d’autre mal que celui que je leur ai fait. Tandis que je les battais , j’ai réfléchi aux inconvéniens de la grandeur, aux pénibles devoirs qu’elle impose, et j’ai pensé que ce po*ds était trop lourd pour mes épaules. En conséquence, avant que le gouvernement me laissât , j’ai laissé le gouvernement; et hier matin j ’ai quitté l’îlë , que vous retrouverez avec les mêmes rues, les mêmes maisons , les mêmes toits qu elle avait lorsque vous me l’avez confiée. J’en suis sorti comme j’y étais entré, n’emportant rien que mon âne , qui a eu le malheur de tomber avec moi dans une fondrière, où nous serions encore sans monseigneur don Quichotte. Ainsi donc , madame ia duchesse , voici votre gouverneur revenu à vos pieds qu’il baise , et revenu surtout de l’idée que les gouvernemens soient faits pour lui. Je n’en veux plus, je vous remercie; je me remets paisiblement au service de mon ancien maître , auprès de qui , si quelquefois j’éprouve de petits accidens , je trouve du moins de la joie , du pain et de l’amitié.

Tel fut le discours de Sancho , que don Quichotte lui -même applaudit, après avoir craint d’abord qu'il ne lui échappât quelque

PARTIE II, C H A P. XL V ï. i53 sottise. Le duc l’embrassa tendrement , et l’assura qu’il était fâché de le voir renoncer si vite au métier de gouverneur , mais qu’il allait s’occuper de lui donner une autre place moins difficile et plus lucrative. La duchesse voulut aussi embrasser son ancien ami , et donna l’ordre à son maître d’hôtel que les soins les plus attentifs le consolassent de ses disgrâces.

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