CHAPITRE XLV1I
Départ de don Quichotte de chez la duchesse.
IN o t re héros , charmé dans le fond de son cœur du retour de son écuyer, résolut de ne plus différer à se remettre en campagne. Depuis long-temps il se reprochait de perdre dans la mollesse un temps dont il devait compte à la renommée. Il alla donc prendre congé du duc et de la duchesse , et leur annonça son départ pour le lendemain matin. On lui témoigna les plus vifs regrets. La duchesse remit à Sancho les lettres de son épouse Thérèse ; Sancho ne put les lire sans pleurer : Hélas ! dit -il, qui aurait pensé que les belles espérances de ma femme, en apprenant que j’étais gouverneur, aboutiraient à me voir retourner avec mon-
r 54 DON QUICHOTTE,
seigneur don Quichotte chercher les tristes aventures ! Je suis bien aise du moins que ma Thérèse ait envoyé des glands à madame la duchesse; si elle ne l’avait pas fait, je ne lui aurais point pardonné. C’est souvent un petit présent qui prouve une grande reconnaissance. La duchesse , sensible au bon cœur de Sancho , lui fit de tendres adieux , lui recommanda de s’adresser à elle , si jamais elle pouvait lui être utile , et souhaita autant de gloire que de bonheur au chevalier de la Manche.
Le lendemain , don Quichotte , couvert de ses armes et monté sur Rossinante , parut dans la cour du château. Son écuyer, près de lui, sur son âne , montrait un visage satisfait , et ce n’était pas sans motif. L’intendant, d’après les ordres de la duchesse , était venu lui porter en secret une bourse de deux cents écus d’or , que notre écuyer avait baisée et serrée dans son sein. Tous les habitans du château étaient aux balcons , aux croisées ; tous saluaient les deux héros. La duchesse , au milieu de ses femmes , leur tendait les mains , leur répétait adieu, lorsque la jeune Altizidore parait tout à coup à une fenêtre , les cheveux épars , le visage pâle ; et , fixant sur le chevalier des regards pleins d’amour et de larmes , se met à chanter ces paroles :