CHAPITRE XLVIÏÏ
Comment les aventures se multiplièrent sous les pas de notre chevalier.
Aussitôt que don Quichotte se vit en rase campagne , maître de poursuivre ses glorieux desseins , il sentit naître dans son âme une force , une ardeur nouvelle ; et , se tournant vers son écuyer : Ami, dit-il, dans l’univers il n’est qu’un seul bien digne des efforts , des travaux , de l’amour des hommes ; ce bien , c’est la liberté. Tous les trésors qu’enferme la terre , tous ceux que possède la mer , toutes les jouissances que promet la fortune, tous les plaisirs qu’inventa la mollesse , ne peuvent être comparés à cette liberté précieuse pour laquelle le mortel qui pense expose sans cesse ses jours et les sacrifie avec joie. Je te dis ceci , Sancho , pour que tu ne sois pas surpris de l’aveu que je vais te faire. Tu fus témoin des soins , des hommages , des respects que l’on m’a prodigués dans ce château d’où nous sor-
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tons , de l’abondance, de la grandeur que l’on y voyait régner : eh bien ! ami dans ces banquets magnifiques où les breuvages délicieux , où les mets les plus délicats se succédaient , se variaient sans cesse, rien ne réveillait mon goût, rien ne flattait mes désirs. Je n’étais pas libre : je me sentais dans la dépendance du possesseur des biens que l’on m’offrait, et ma juste reconnaissance , sans être un fardeau pour mon âme , était une chaîne pour mon esprit. O qu’il est heureux , l’homme laborieux qui mange en paix le pain qu’il a gagné, sans avoir à remercier d’autre bienfaiteur que le ciel.
Monsieur, répondit l’écuyer, ce que vous dites est fort beau : cependant vous me permettrez d’être bien aise de ce que l’intendant de madame la duchesse est venu me remettre de sa part deux cents écus d’or dans une bourse que je porte ici sur mon estomac comme un excellent cordial, un admirable confortatif , qui vous sauvera quelque jour la vie. Vous pouvez vous tranquilliser sur le malheur d’habiter des châteaux où l’on nous traite trop bien :-ces châteaux-là ne sont pas communs , tandis qu’il y a dans le monde un a infinité d hôtelleries où i on est roué de coups . Changeons de propos, s’il vous plaît r et parlons de cette Al tizi dore , qui sans doute est
PARTIE II, CH A P. XLVIli. i5p morte à l’heure qu’il est. Pardi ! vous ayez été terriblement cruel pour elle : j ’avoue que ,*si elle m’avait conté la moitié de ce qu elle vous a dit , je n’aurais pas fait tant de façon. Je ne puis vous comprendre , monsieur ; et ce que je comprends encore moins , c’est que cette pauvre fille se soit amourachée de vous au point d’en perdre ainsi la vie. Car enfin , quand je vous regarde depuis la tête jusqu’aux pieds, je ne vois point ce qui a pu la rendre si folle : vous n êtes point beau , monsieur; et l’on m’a dit que presque toujours l’amour se prenait par les yeux. — Je conviens avec toi , Sancho , que la beauté fait naître l’amour; mais il est deux espèces de beautés , celle du corps , et celle de l’âme. Celle-ci, qui n’est autre chose que la réunion des vertus , de l’esprit , de la politesse, ne se trouve pas toujours réunie à la beauté de la figure , mais ëlle n’en est pas moins aimable ; elle se fait même aimer plus long-temps. A présent tu dois comprendre la passion d’Altizidore.
En s’entretenant ainsi nos voyageurs entrèrent dans un bois peu éloigné de la grande route. A peine eurent-ils fait quelques pas , que don Quichotte se trouva pris dans des filets de soie verte tendus avec art sous le feuillage. Sancho , dit-il , ou je suis bien trompé ,
ï6o DON QUICHOTTE,
ou voici une des plus grandes aventures qui me soient encore arrivées : les magiciens , mes persécuteurs , ont imaginé sûrement de m'arrêter dans ces filets ; mais fussent-ils l’ouvrage de Vulcain , fussent-ils les mêmes que fabriqua ce dieu jalouxpour surprendre Mars et Vénus , cette main va bientôt les rompre.
A ces mots , tirant son épée , il se disposait à briser les filets , lorsqu’il vit paraître deux jeunes beigères , dont l’air, la démarche , les riches habits , n’annonçaient pas de simples paysannes : leurs blonds cheveux tombaient en longues tresses sur leurs épaules; leurs têtes étaient couronnées d’amarante et de laurier ; et la douceur , la politesse , se peignaient sur leurs beaux visages , qui n’annonçaient que quinze ou seize ans.
Arrêtez , seigneur chevalier , dit l’une d’elles ; ne brisez point des filets qui ne sont pas un piège pour vous : nos innocens plaisirs ne nuisent à personne. Ici, sous des tentes dressées au milieu des bois , se réunissent tous les ans , pour passer ensemble les plus beaux jours, plusieurs familles heureuses, habitantes d’un bourg voisin : ici les époux , les parens , les amis , les vieillards eux-mêmes , vêtus en bergers, portant la boulette, retracent une douce image de la vie pastorale.
PARTIE II, CHAP. XLVIII. i6\ Nous parcourons en liberté ces bocages, ces prés fleuris , cette campagne délicieuse : nous lisons au bord des fontaines les belles églogues de Garcilasso et de Camoèns. Souvent nous les représentons, et nous jouissons à la fois des beautés de la nature, du charme de la poésie, et des douceurs de l’amitié. Hier, pour varier nos plaisirs, nous avons tendu ces filets , où nous espérons prendre des oiseaux. Daignez assister à nos jeux, daignez vous reposer sous nos tentes ; la franchise et la
gaiete vous y
recevront : dans la nouvelle
Arcadie que nous avons ici formée, nous nous trouvons heureux d’exercer les devoirs de l’hospitalité.
Mesdames , répond le héros , lorsque le jeune Actéon surprit au bain la déesse des bois , il ne fut ni plus étonné ni plus ébloui que je ne le suis : votre présence , vos discours , vos occupations , vos offres polies , tout m’inspire un doux respect mêlé d une vive reconnaissance. Plutôt que de briser l’instrument de vos plaisirs, j’aimerais mieux, si vos filets couvraient la face de la terre, aller chercher un monde nouveau pour m’y frayer un chemin. Ces paroles , dans une autre bouche , pourraient ressembler à l’exagération ; mais elles deviendront bien simples quand
DON QUICHQTTZ.
vous saurez que celui qui vous parle est don Quichotte de la Manche. Ah ! mon amie, s'écrie alors la bergère qui n’avait encore rien dit, quelle est notre félicité ! le chevalier que nous voyons est le modèle de la valeur, de la galanterie, de l’amour fidèle. J’ai lu, je sais par cœur, son admirable histoire; et je gagerais que cet homme que nous voyons derrière lui est le bon Sancho Pança , le plus spirituel et le plus aimable des écuyers. C’est tout comme vous le dites , répond Sancho ; c est moi qui suis moi , et voilà mon maître. Ma chere amie, ajouta la bergère, supplions ces deux voyageurs de s’arrêter ici quelques instans. Nos parens , nos compagnes , seront ravis de voir , de connaître l’illustre amant de cette Dulcinée dont la beauté si célèbre n’a jamais pu trouver d’égale. Elle en trouve peut-être aujourd’hui, répond don Quichotte avec un sourire. Je vous rends grâce de tant de bontés dont je ne profiterai point : je dois continuer ma route ; ma profession m’interdit le repos.
Dans ce moment arrivèrent plusieurs bergers , frères , amis des deux bergères. Instruits par elles que ce héros était le fameux don Quichotte dont ils avaient lu les grandes actions, ils le supplièrent de nouveau de venir
PARTIE II, CHAP. XLVIU. i63 au moins dîner sous leurs tentes. Notre chevalier le promit ; et la chasse ayant aussitôt commencé , une foule d’oiseaux effrayés par les cris, par la bruyante joie des chasseurs, vint se prendre dans les filets. Tout le monde alors arriva , une trentaine de bergers et de bergères se réunirent autour de don Quichotte, dont on sut à peine le nom, qu’il devint l’objet de tous les hommages.
On le conduisit aux tentes : la table était mise, et le dîner prêt. On lui donna la place d’honneur. Sancho se tint derrière lui. La plus aimable conversation anima bientôt le repas. Don Quichotte, qui parlait de tout avec son esprit ordinaire , surprit et charma ses convives. La confiance s’étant établie , un d’entre eux osa lui dire ces mots :
Seigneur , je ne puis vous cacher que je n’ai pas été content de la seconde partie de votre histoire qu’un Aragonais vient de publier. Cet auteur semble n’avoir usurpé votre nom que pour obscurcir votre gloire. Il vous donne un caractère tout different de celui qui vous fait tant admirer; il met dans votre bouche les choses les plus communes , et ose dire que vous avez cessé d’aimer l’adorable Dulcinée. Cela est faux , s’écria don Quichotte avec colère. Quiconque a proféré cette caîom-
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nie en a menti par sa gorgé ; et je le lui prouverai à pied, à cheval, avec les armes qu’il voudra choisir. J’ai aimé , j’aime, j’aimerai toujours l’incomparable Dulcinée : autant elle l’emporte en attraits sur toutes les beautés du monde , autant ce cœur , dont elle est son veraine , l’emporte en constance sur tous les cœurs. — Nous n’en doutons point, seigneur chevalier ; mais ce n’est pas la seule faute qu’ait commise cet Aragonais ; il tombe dans des méprises si grossières , qu’il appelle la femme de Sancho Pança Marie Guttières , et non pas Thérèse.
Àh! par ma foi, interrompit Sancho, voilà un historien bien instruit ! cela me donne une belle idée de la manière dont il m’aura barbouillé. Je ne puis vous rassurer là-dessus, reprit alors le convive ; car dans cette seconde partie vous êtes partout représenté comme un gourmand, un ivrogne , un détestable bouffon, occupé sans cesse de manger , de boire , ou de faire des plaisanteries basses. Sainte Marie ! interrompt Pécuyer, si je tenais cet historien, je lui apprendrais à déshonorer ainsi des gens qu’il ne connaît pas. Vous pouvez m’en croire, messieurs ; il n’est dans le monde qu’un vrai don Quichotte et un vrai Sancho ; ce sont ceux que vous voyez : l’un vaillant , amoi*-