‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 119 sur 127 · PARTIE II, CHAP. L · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAP. L

voulait descendre de voiture pour remercier le généreux Roque; les seuls pèlerins pleuraient. Roque, après avoir reçu l’argent, se retourne vers sa troupe : Vous êtes, dit -il , soixante et dix, et voici cent soixante écus. Après en avoir pris deux chacun , il vous en restera vingt : je vous demande , mes amis , d’en donner dix à ces deux pèlerins , et les dix autres à l’écuyer du seigneur don Quichotte , pour qu’il dise du bien de nous.

En achevant ces paroles , il partage ainsi la somme , et , tirant de sa poche une plume et de l’encre , se met à écrire le sauf-conduit. Tandis qu’il écrivait , un des brigands, peu satisfait de cette libéralité, dit dans son jargon catalan : Votre capitaine serait beaucoup mieux avec les moines qu’avec nous. Quand il veut faire le généreux , il faudrait du moins que ce fût de sa bourse. Roque l’entend , et , quittant sa plume , tire son épée, fend la tête au raisonneur, achève ensuite le sauf- conduit , qu’il donne à madame la régente , et leur souhaite à tous un heureux voyage.

Aucun des brigands n’osa dire un mot.

Sancho, plus tremblant que jamais, pressait tout bas son maître de partir; mais Roque les supplia de lui donner encore quelques instans ; ét notre héros ne s’y refusa point. Roque en

i8c DON QUICHOTTE.

profita pour écrire à quelques amis qu’il avait à Barcelonne , afin de les prévenir que le fameux don Quichotte et son illustre écuyer Sancho arriveraient tel jour dans cette cité. La lettre fut portée par un des brigands déguisé en laboureur; et lorsque le brave Roque fut certain qu elle avait été remise , il guida lui-même nos deux héros par des chemins détournés jusqu à la vue de Barcelonne. Là, il leur renouvela les offres , les assurances de son amitié, les embrassa tendrement, et les quitta, non sans peine, pour s’en retourner dans ses bois.

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