‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 120 sur 127 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Réception de notre héros à Barcelonne et son entretien avec la tête enchantée.

C était le jour de la Saint-Jean. L’aurore qui venait de paraître découvrit aux yeux de nos deux héros la superbe ville de Barce- «lonne , son port , ses rivages , et la mer, qui leur parut à tous deux beaucoup plus grande que les étangs de Ruidera, si célèbres dans la Manche. En même temps le bruit des timbales, le son des hautbois , se firent entendre au milieu de la ville ; et des cris de joie lancés dans les airs annoncèrent la solennité de la fête. Le

PARTIE II, CHAP. LI. 181 ciel était pur , l’air serein ; le soleil de ses rayons d’or faisait étinceler tous les objets. Les galères et les navires , déployant leurs flammes et leurs banderolles , commencèrent à se mouvoir au son des clairons , des trompettes et des divers instrumens de guerre. Une foule de cavaliers , parés de riches habits , montés sur des chevaux superbes , couvaient au galop border le rivage; des décharges de mousqueterie se mêlaient aux belliqueuses fanfares; et les canons des vaisseaux répondaient par intervalles à l’artillerie des remparts.

Don Quichotte et surtout Sancho demeuraient éblouis de ce spectacle , lorsqu’ils virent accourir vers eux un groupe de cavaliers. C’étaient les amis de Roque, prévenus par ce capitaine. L’un d’eux s’écrie en arrivant : Que le miroir, le flambeau, le digne modèle de la chevalerie soit le bien -venu dans notre cité ! Que tous s’empressent de rendre hommage au brave, au fameux don Quichotte; non pas à celui qu’un apocryphe historien nous a si mal représenté , mais au véritable héros de Cid Hamet Benengeli I

Notre chevalier n’eut pas le temps de répondre; il fut entouré, pressé, emporté pour ainsi dire vers la ville , dans laquelle il lit son

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entree au milieu de ce brillant escadron, précédé par de la musique , et suivi d’un peuple nombreux qui se précipitait sur son passage. On le conduisit ainsi jusqu’à la maison de don Antonio Moréno, jeune homme riche, aimant le plaisir, et l’ami particulier de Roque. Tout était prêt pour recevoir le héros. Antonio le fit loger dans le plus beau de ses appartenons, lui prod igua les honneurs , les soins les plus attentifs ; et Sancho , qu’il n’oublia point , se réjouit de se retrouver dans la maison du bon don Diègue, ou dans le château de la duchesse.

Lorsque don Quichotte eut quitté ses armes, et qu’il se fut revêtu de son beau pourpoint chamois , il vint rejoindre la compagnie qui l’attendait pour dîner. On se met à table : la jeune épouse d/’ Antonio, placée a côté du chevalier , lui lit les honneurs du festin avec autant d esprit que de grâce. Notre héros déploya pour elle toute sa- galanterie; et Sancho, présent au repas , et que sa gaieté rendait babillard , amusa tous les convives en racontant ce qu’il avait souffert pendant son gouvernement.

Après le diner, don Antonio conduisit son hôte et quelques personnes de la compagnie dans un assez grand cabinet, dont le prin-

PARTIE II, CHAP. LL i83 cipal ornement était un buste de bronze placé sur un long pied de jaspe. Seigneur chevalier, dit-il en lui faisant remarquer ce buste , cette tête que vous voyez , et que vous prenez peutêtre pour celle de quelque empereur, est le chef-d’œuvre de la négromancie; c’est l’ouvrage d’un enchanteur polonais, disciple du fameux Seot dont on raconte tant de merveilles. Cet homme extraordinaire logea chez moi , et pour mille écus d’or me laissa ce buste , qui répond comme une personne à toutes les questions qu’on lui fait. Vous êtes le maître, ajouta-t-il, d’en faire sur-le-champ l épreuve; et si vous voulez, je vais commencer.

Alors s’adressant au buste : Tête, dit-il, je te demande de me dire quelle est ma pensée dans ce moment. Le buste , sans remuer les lèvres , mais d’une voix claire et distincte , répondit : Je ne pénètre point les pensées. Don Quichotte demeura muet de surprise : Sancho lit un signe de croix. Tête , continua don Antonio , dis-moi combien nous sommes ici. Le buste répond : Toi, ta femme, deux de tes amis; deux dames, un fameux chevalier nommé don Quichotte , et son écuyer Sancho Pança. L’étonnement de tout le monde fut extrême. L’une des dames , impatiente de

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foire des questions , s'approche et dit : Tête, apprends-moi le plus sûr moyen de paraître belle. C’est d’être sage, répond le buste. L’autre dame s’avance aussitôt : Mon mari m’aime-t-il beaucoup? demanda-t-elle. C’est à ton cœur à t’en instruire , répliqua le buste. Don Quichotte à son tour voulut l’interroger : Tête , dit-il , ce que j’ai vu dans la caverne de Montésinos était-il vrai ou fantastique ? Mon écuyer accomplira-t-il la pénitence qui lui fut imposée ? et verrai-je le désenchantement de ma chère Dulcinée? Ce que tu demandes, répondit le buste , sur la caverne de Montésinos se rait le sujet d’une discussion longue , dans laquelle je ne veux point entrer. Ton écuyer, avec l’aide du temps , accomplira la pénitence , et Dulcinée deviendra ce qu’elle a*toujôurs été. il suffit, s’écria le héros, je ne me plaindrai de rien si j’arrive à ce bonheur suprême. Sancho s'approche alors doucement ; Madame la tête , dit-il , serai-je encore gouverneur ? reverrai-je mes enfans et ma femme ? Oui , répond le buste , tu gouverneras dans ta maison ; c’est alors que tu reverras ta Thérèse et tes enfans. Pardi ! voilà une belle réponse , s’écria Sancho; j’en aurais dit autant sans être sorcier.

Antonio consola l’écuyer en lui promettant

PARTIE II, CHAP. LL i85 qu’un autre jour la tête s’expliquerait davantage. Il finit par recommander le secret à tons les témoins de cette merveille ; mais ce secret fut mal gardé. Bientôt on ne parla dans la ville que de la tête enchantée. Antonio, craignant le Saint-Office, se hâta d’aller expliquer aux inquisiteurs comment un tuyau placé dans le piédestal de ce buste creux portait à l’oreille d’un homme caché dans une chambre au-dessous tout ce qui se disait en haut , et rapportait de même les réponses que cet homme s’amusait à faire. Malgré cet aveu simple et vrai , les inquisiteurs , de peur de scandale , exigèrent qu’on brisât le buste. Cette circonstance ne persuada que mieux à don Quichotte la vérité des oracles de la fameuse tête enchantée.

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