‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 121 sur 127 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Grande aventure qui de toutes celles qu'on a vues fut la plus douloureuse pour notre héros.

Le lendemain de ce jour, Antonio et ses amis proposèrent à don Quichotte de venir vi siter les galères. San c ho témoigna une grande joie de cette proposition , et suivit son maitre sur le port. Le général , qu’on avait prévenu ,

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aussitôt qu’il les vit arriver, fit abattre les tentes et sonner des fanfares ; un esquif couvert de riches tapis , garni de coussins de velours , vint prendre nos deux héros ; le canon de la capitane .se fit entendre , et les autres galères lui répondirent. Au milieu de ces honneurs , don Quichotte montait à l’échelle ; tout l’équipage le salua par des cris trois fois répétés. Le général, après l’avoir embrassé, lui fit un beau compliment, qui ne resta pas sans réponse ; et le signal fut donné pour une promenade sur la mer.

A ce signal , tous les forçats , dépouillés de la ceinture en haut , se mirent à ramer avec tant de force et de vitesse , que Sancho se cru t emporté par une légion de diables. Il regardait en tremblant cette foule d hommes nus , et se rangeait le plus près qu’il pouvait de son maitre , assis à la poupe avec le général , lorsque le premier rameur de la droite , faisant semblant de croire que notre écuyer voulait aller à la proue , le prend dans ses bras , l'enlève , et le passe à son compagnon , qui le passe de même à un autre. Le pauvre écuyer, voltigeant ainsi de main en main , arrive en un clin-d’œil à l’autre bout de la galère. Il fut près de s’évanouir de terreur; et cette terreur augmenta par la chute de la grande an-

PARTIE II, CHÂP. LU. 187 terme , qu’on abattit dans ce moment. Sancho , fermant les jeux et baissant la tête , crut que le ciel tombait sur lui. Interrogé sur ce qu’il ayait , il répondit en bégajant qu’il voulait parler à son maître. Aussitôt les mains des forçats le font de nouveau vojager dans l’air , et le rapportent à sa première place. A peine était-il arrivé qu’il voit le commandeur sauter dans les bancs , et , le fouet à la main , frapper les épaules des malheureux galériens. Épouvanté de ce spectacle , Sancho ne savait plus où se cacher , lorsque don Quichotte s’approche , et lui dit : Ami , la belle occasion de me prouver , si tu le voulais , l’intérêt que tu prends à ce qui me touche ! Comment cela ? reprit l’écujer. — En te déshabillant , mon fils , à l’exemple de ces messieurs , t’assejant avec eux sur les bancs , où tu recevras à ton aise , et presque sans t’en mêler , quelques centaines de coups de fouet pour désenchanter Dulcinée.

Sancho ne répondit à cette proposition que par un regard de colère. Le général voulut savoir ce que c’était que cet enchantement ; et don Quichotte l’instruisit en détail des malheurs arrivés à la reine’ des belles. Cette conversation dura tout le temps de la promenade, que Sancho vit finir avec grande joie-

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Notre héros, après avoir remercié le général , revint à terre dans la chaloupe , parcourut à pied Barcelonne , visita les monumens , les édifices publics , et ne rentra chez lui que vers le soir. Une superbe fête l’attendait : l’épouse d’Antonio avait rassemblé chez elle les plus belles , les plus aimables personnes de la ville. Après un magnifique souper , la musique annonça le bai ; don Quichotte fut prié de l’ouvrir ; et deux des plus jolies danseuses se donnèrent en secret le mot pour ne pas le laisser reposer un instant. A peine avait-il quitté l’une , que l’autre venait le reprendre ; et notre héros hors d’haleine n’osait se refuser à leurs vœux. On ne pouvait regarder sans rire ce pauvre chevalier si maigre, si jaune, si sec, couvert de son pourpoint chamois, soufflant , sautant hors de mesure , au milieu de jeunes beautés qui, l’agaçant à l’envi , ne semblaient occupées que de lui seul , se le disputaient sans cesse, se le dérobaient l’une à l’autre. Mais les forces de don Quichotte ne soutinrent point cette longue épreuve ; accablé de lassitude , n’en pouvant plus , cou vert de sueur, il s’assit sur le parquet en s’écriant : Fuyez loin de moi , trop dangereux ennemis de la souveraine de mes pensées ! fuyez , fuyez ! laissez à mon cœur la fidélité

PARTIE II, CHAP. LIÏ. 189 qu’il veut lui garder. Don Antonio vint a son secours , le lit porter dans sa chambre , ou Sancho , en le mettant au lit , lui dit : Monsieur , il ne suffit pas d’être un excellent chevalier pour être un excellent danseur : il est plus aisé à certaines personnes de tuer un grand géant que de faire une petite cabriole ; mais vous voulez tout savoir. Que 11e m avezvous imité! Quand j’ai vu que les danses de ce pays n’étaient pas comme celles de chez, nous , où il suffit de sauter en l’air en se frappant le talon de la main , ce dont je m’acquitte à merveille , je me suis tenu tranquille , parce qu’il ne faut faire devant le monde que ce que l’on fait fort bien.

Le repos et le sommeil eurent bientôt rétabli don Quichotte : de nouvelles fêtes , de nouveaux plaisirs T occupèrent le lendemain Malgré tant d’honneurs , notre héros , apres six jours , songeait à quitter Barcelonne pour reprendre les nobles travaux auxquels il s e tait consacré. Dans cette pensée, un matin, couvert de toutes ses armes, monté sur le bon Rossinante , il fut se promener sur le rivage , suivi d Antonio et de ses amis. Cogime il s’entretenait avec eux , on voit paraître tout à coup sur la plage un chevalier armé de pied en cap , monté sur un magnifique cheval , ca-

chant son visage sous sa visière , et portant sur son large bouclier une lune éblouissante. Cet inconnu arrive au galop, s’arrête devant don Quichotte ; et d’une voix haute et fière : Illustre guerrier , dit-il , tu vois le chevalier de la Blanche Lune; dès long-temps la renommée a dû t’apprendre quel est ce nom. Je viens m’éprouver avec toi ; je viens te faire convenir que la maîtresse de mon cœur l’emporte en attraits , en beauté , sur ta fameuse Dulcinée. Si tu consens à l’avouer de bon gré , tu m’épargneras la peine de te vaincre et le regret de te donner la mort ; si ton mauvais destin te force à combattre', écoute les conditions de notre combat. Vaincu par moi , tu te retireras dans ta maison , où j’exige que tu passes une annee sans pouvoir reprendre l’épée : vaincu par toi , je t’abandonne mes armes , mon cheval , ma vie et ma gloire. Décide-toi promptement ; je n’ai que ce seul jour à te donner.

Chevalier de la Blanche Lune , répond don Quichotte aussi surpris qu’irrité de tant d’arrogance , tu n’as jamais vu Dulcinée ; un de ses#regards eût suffi pour te prouver qu’aucune belle ne peut lui être comparée. Ta folle erreur me fait pitié ; mais j’accepte tes conditions ; je n’en refuse que l’abandon que tu me

PARTIE II, CHAP. LIL 191 fais de ta gloire ; elle n’est pas encore venue jusqu’à moi , et la mienne 11’en a pas besoin. Hâtons-nous donc de mettre à profit le seul jour que tu m’as destiné; prends du champ , prépare ta lance, et commençons à l’instant même.

Don Antonio , témoin de cette conversation , ne douta point que ce ne fût une aventure imaginée par quelqu’un de Barcelonne ; il regardait ses amis en souriant , et leur demandait des jeux s’ils étaient dans le secret; mais aucun d’eux ne connaissait le chevalier de la Blanche Lune , et ne savait s’il fallait s’opposer à ce terrible combat. Au milieu de cette incertitude , les deux adversaires avaient pris du champ; il n’était plus possible de les séparer; déjà tous deux fondaient l’un sur l’autre. Le coursier de l’inconnu , plus grand , plus fort que Rossinante , fournit presque à lui seul toute la carrière ; il arriva comme la foudre sur le malheureux don Quichotte , et le jeta lui et son cheval à vingt pas de là sur le sable. Aussitôt le chevalier vainqueur, qui n’avait pas voulu se servir de sa lance , et l’avait relevée exprès en rencontrant notre héros , revint lui présenter la pointe à la visière, en lui disant : Vous êtes mort, si vous ne faites l’aveu que je vous ai demandé. Don

Quichotte , presque évanoui , rassemble toutes ses forces , et lui répond d’un accent lamentable : Le malheur ou la faiblesse du chevalier de Dulcinée n’empêche pas qu’elle ne soit la plus belle de l’univers. Hâte- toi de m’ôter la vie ; le trépas est un bienfait pour quiconque a perdu l’honneur.

A Dieu ne plaise , répond l’inconnu , que j'immole le plus magnanime, le plus fidèle des amans! Que la beauté de Dulcinée , que sa gloire restent parfaites ! ton vainqueur même lui rend hommage. La seule chose que j’exige, c’est que le grand don Quichotte , observant les conditions de notre combat , s’abstienne de porter les armes pendant une année entière , et se retire dans sa maison. Je le jure, foi de chevalier , répond le héros vaincu , puisqu’il n’y a rien dans ce serment de contraire à l’honneur de Dulcinée.

A ces mots l’inconnu prend le galop , et s’en retourne vers la ville. Don Antonio , toujours surpris, court après lui , s’attache à ses pas , tandis que ses amis et Sancho désolés relevaient le pauvre don Quichotte , le faisaient mettre sur un brancard , et le rapportaient tristement chez lui.

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