CHAPITRE LIII
Ce que c’était que le chevalier de la Blanche Lune. Départ de don Quichotte , et ses nou~ veaux projets.
Antonio , qui brûlait de connaître le chevalier de la Blanche Lune , ne le perdit pas un instant de vue ; et le voyant entrer dans une maison , il y entre aussitôt après lui ; là il le trouve occupé de se faire désarmer. L’inconnu lui dit avec un souris : Seigneur, je crois pénétrer le motif qui vous attire sur mes pas ; vous voulez savoir qui je suis ; je ne vous en ferai point un mystère. On m’appelle Samson Carrasco ; je suis du village de don Quichotte. La folie de ce bon gentilhomme , que nous estimons , que nous aimons tous , a fait naître dès long-temps ma pitié 5 j’ai pensé , d’après les conseils de plusieurs de mes amis, que le repos et la retraite étaient les seuls moyens qui nous restaient de le rendre à la raison. Je me suis donc fait chevalier errant pour le combattre , le vaincre , et le forcer de retourner chez lui. Cette charmante entreprise n’eut pas , il y a quelque temps , le succès qu 'elle méritait ; c est moi qui , sous le nom de chevalier des
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Miroirs, fus vaincu par don Quichotte; et Join de lui dicter des lois , je fus trop heureux de recevoir la vie. Aujourd’hui j’ai pris ma revanche ; j’ai réussi, grâce au ciel! Je vous supplie , seigneur, de ne point révéler ce que je vous confie ; vous auriez le chagrin de nuire à la guérison d’un homme de bien , dont les qualités et l’esprit méritent votre intérêt.
Seigneur, lui répondit Antonio , je n’ose vous avouer que j’ai du regret à voir accomplir un dessein aussi louable que le vôtre : vous allez priver le monde d’un grand plaisir ; et jamais don Quichotte sage ne vaudra don Quichotte fou. Au surplus, j’ai de la peine à penser que tous vos efforts , toute votre industrie, puissent remettre en son bon sens une tête aussi dérangée ; je n’en serai pas moins fidèle au secret que vous me confiez; et je vous offre de bon cœur tout ce qui pourrait vous être agréable dans un pays étranger pour vous.
Le bachelier remercia l’obligeant Antonio , se débarrassa de ses armes , qu’il fit attacher sur un mulet, monta son cheval de bataille, et sortit à l’instant de la ville pour s’en retourner chez lui.
Pendant ce temps, notre héros, affligé, confus et moulu , était tristement dans son lit , où Sancho tâchait de le consoler. Allons !
PARTIE II, CHAP. LUI. ig5 monsieur, lui disait-il, reprenez un peu de courage; vous devez encore rendre grâce à Dieu de n’avoir aucun membre cassé. Il faut savoir prendre le temps comme il vient , souffrir ce qu’on ne peut empêcher, et sur toute chose se passer des médecins ; vous n’en aurez nul besoin , j’espère ; vous serez bientôt rétabli. Nous nous en retournerons bravement dans notre village, nous y vivrons en paix, en joie ; et vous verrez, je vous le promets, qu’il est possible d’être heureux sans chercher les aventures. Au fait , mon cher maître , quel est celui de nous deux qui perd le plus à ceci ? N’est-ce pas moi , qui vois s’en aller mes espérances en fumée ? Car enfin , quoique je sois dégoûté du métier de gouverneur, je n’aurais pas été fâché d’essayer de celui de comte ; et comment voulez-vous que je devienne comte , à présent que vous ne pouvez plus être roi ? Tu t’abuses , mon pauvre Sancho , lui répondit don Quichotte; l’on n’exige de moi qu’une seule année de retraite ; après ce temps écoulé , rien ne m’empêchera, s’il plaît à Dieu, de reprendre mon noble exercice; et nous aurons à choisir des royaumes et des comtés. — Eh bien ! monsieur, vous voyez donc qu’il ne faut pas se désespérer. Diable ! ne tuons point la poule parce qu’elle a la pepie. C’est aujourd’hui mon
iqG PON QUICHOTTE,
tour, et demain le tien. En fait de bataille rien n’est jamais sûr : les paris sont bons pour l’un ou pour l’autre ; et celui qui tombe ce matin se releyera peut-être ce soir. Tout ira bien , mon cher maître ; vivons , croyez-moi , d’espérance ; ma mère disait que souvent elle valait mieux que la possession.
Don Quichotte, ainsi soutenu parles discours de son écuyer, par les soins, par les attentions d’Antonio, de son épouse, demeura six jours dans son lit. Au bout de ce temps il voulut partir, et prit congé de ses hôtes. Les regret? qu’on lui témoigna furent sincères : il embrassa don Antonio , promit de lui donner de ses nouvelles ; et , sans armes , sans épée , dans l’équipage d’un vaincu , mon<é sur Rossinante , encore boiteux , précédé de l’âne qui portait son armure , et de Sancho marchant à pied , notre héros se mit en chemin.
En sortant de Rarcelonne, il voulut revoir la place où son ennemi l avai: renversé. C’est là que fut Troie , s’écria-t-il ; c’est là que mon malheur, et non ma faute, m’a fait perdre toute ma gloire ; c’est là que l’inconstante fortune m’a ravi dans un instant le prix de mes * longs travaux ! Allez-vous recommencer vos doléances ? lui dit Sancho; oubliez-vous qu’un homme de courage supporte gaiement le mal*
PARTIE II, CHAP. LUI. 197 heur? Regardez-moi; vous m’avez vu rire en allant prendre possession de mon beau gouvernement ; me voici pauvre écuyer à pied d un pauvre chevalier battu. Je n’en ris pas moins, monsieur, car je ne veux pas que ma bonne humeur soit dépendante de cette capricieuse que vous appelez la Fortune; cette femme-là n’est pas assez aimable pour qu’un homme qui a du sens se laisse gouverner par elle. — Tu m’étonnes tous les jours , Sancho ; sais-tu que ta philosophie vaut beaucoup mieux que la mienne ? sais-tu que la vraie sagesse parle souvent par ta bouche ? Allons ! mon fils , je veux te croire et m’abandonner à tes conseils. Retournons , retournons chez nous : je l’ai promis ; accomplissons cette promesse. Quand j’étais chevalier errant , quand la victoire couronnait mon audace, j’avais le droit de prétendre à tous les genres de gloire ; mais aujourd’hui que je suis vaincu , aujourd hui qu’une quenouille convient seule à mes faibles mains, je ne puis espérer d’autre honneur que celui de tenir ma parole. Marchons donc, ami, marchons promptement.
* — Promptement, monsieur? c’est aisé à dire lorsqu on est à cheval. "Votre seigneurie 11e prend pas garde que je suis à pied , manière d aller que je n’aime guère. Contentons-nous,
s’il vous plaît, d’aller à petites journées, à moins que vous ne voulussiez pendre vos armes à quelque chêne , en mettant dessous une belle inscription ; je monterais alors sur mon âne , et nous irions comme il vous plairait.
En s’entretenant de la sorte, sans qu’il leur arrivât d’aventure , nos voyageurs chemi nèrent quatre jours , et se retrouvèrent au même bocage où ils avaient rencontré les bergères de l’Arcadie. Reconnaissez - vous ces lieux? demanda Sancbo. Oui, mon ami, répond don Quichotte ; et le souvenir qu’ils m’ont laissé me donne dans ce moment une idée que je crois heureuse. Faisons-nous ber gers , Sancho , du moins pendant tout le temps qu’il m’est défendu de porter les armes. J’achèterai quelques moutons , un chalumeau , une panetière ; nous nous habillerons tous deux en pasteurs ; et , prenant le nom , moi du berger Quichottis , toi du berger Pancino , nous parcourrons les monts, les vallées, en faisant répéter aux échos nos douces et tendres chansons. Nous habiterons les bois , les prairies , les bords fleuris des limpides ruisseaux. Le fruit des chênes suffira pour notre frugale nourriture , l’onde fugitive des sources pour notre fraîche boisson ; les lièges nous donneront un asile pendant la nuit; les saules, de
PARTIE II, CHAP. LUI. 199 l’ombre pendant le jour ; l’églantier , sa simple fleur pour faire des guirlandes à nos bergères. Nous coulerons dans l’innocence et dans la paix des jours purs comme le cristal des fontaines, comme le ciel de nos beaux climats : tranquilles , heureux , satisfaits , nous pleure rons toute la journée , nous soupirerons nos amours , nous rimerons des vers charmans que les nymphes viendront entendre , et qui passeront avec notre nom à la postéi'ité la plus reculée. Que dis-tu de ce projet?
Pardieu! monsieur, répond l’écuyer , je le trouve admirable ; cette vie de paresseux me convient encore davantage que celle que nous avons menée jusqu’à présent. Je parie que monsieur le curé , le bachelier Samson Cairasco, et maître Nicolas le barbier, ne pourraient s’empêcher de l’approuver; et je ne dis pas qu’il ne leur prenne envie de se faire bergers avec nous. — Eh bien! mon ami , nous les recevrons avec joie ; nous appellerons Samson Carrasco le pasteur Samsonino; maître Nicolas , Nicolasso ; et monsieur le curé , en allongeant un peu son nom, sera fort bien nommé le berger Curiambro. Quant aux charmantes pastourelles que nous célébrerons dans nos vers , elles ne nous manqueront point ; d’abord la mienne est toute trouvée ; Dulcinée
peut être aussi-bien la plus aimable des bergères que la plus belle des princesses. Je n’ai là-dessus aucun travail à faire. Toi, mon ami ,
tu chercheras la tienne — Oh! je n’irai
pas bien loin : je garderai ma femme , puisque je l’ai ; et je l’appellerai tout bonnement Thérésone au lieu de Thérèse. Thérésone fera fort bien dans les vers que je lui adresserai. Maître Nicolas et le bachelier trouveront aisément des bergères. Pour monsieur le curé , je ne suis pas d’avis qu’il en ait une , à cause du bon exemple. — Tu as raison. Ah! mon cher ami , que notre vie sera délicieuse ! que de romances , de chansons , de sonnets , nous allons entendre ! que de flûtes , de flageolets , de champêtres chalumeaux, accompagneront notre douce voix ! Le bachelier Carrasco est excellent poete; maître Nicolas joue de la guitare ; je suis sûr que monsieur le curé fera des vers quand il lui plaira; quant à moi, tu connais mon talent , et je me charge de former le tien. Rien ne nous manquera , mon ami ; nous nous distribuerons chacun notre emploi : moi , je me plaindrai de l’absence; toi, tu chanteras le constant amour; Carrasco prendra le dédain; maître Nicolas les faveurs , monsieur le curé tout ce qu’il voudra. — Oui , monsieur , et je veux aussi donner un emploi à Sanchette
PARTIE II, CHAP. LUI. 201 ma fille; elle nous portera le dîner. — Fort bien, Sancho. Mais voici la nuit; retironsnous dans ce bois pour y penser à nos bergères.