‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 123 sur 127 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Comment le bon Sancho s'y prit pour désenchanter Dulcinée.

La nuit était fort obscure , don Quichotte et son écuyer se reposèrent sous de grands arbres , soupèrent ensemble assez mal; et leur souper fut à peine achevé , que Sancho s’arrangea pour dormir. Mon cher enfant , lui dit son maître , avant que tu te livres au sommeil, je veux te rappeler une chose importante qu’il est absolument nécessaire de terminer avant de commencer tous deux cette vie pastorale qui nous promet de si beaux jours. Eh! quelle est cette chose , monsieur ? répondit l’écuyer en bâillant. — Ton cœur devrait t’en instruire. As-tu donc oublié tes promesses ? et rentrerons-nous dans notre village, prendrons-nous le nouvel état de pasteurs avant d’avoir désenchanté la malheureuse Dulcinée? Tu sais de qui cela dépend : je t’en parle, comme tu vois, sans reproche , sans aigreur ; je 11’exige point , je

demande , et mon humble prière est au nom de notre ancienne amitié. — Hélas ! mon Dieu ! yous prenez bien la meilleure manière d’obtenir de moi ce que vous voudrez; mais, s’il faut vous parler franchement , j’ai de la peine à comprendre comment des coups de fouet que je me donnerai peuvent faire du bien à un autre. Qu’a de commun ma pauvre peau avec madame Dulcinée? Cela ressemble à ceux qui vous disent : Vous avez mal à la tête , frottezvous les jambes. Par quel hasard m’a-t-on choisi pour être le médecin de cette maladie-là ? Encore les médecins sont-ils plus heureux ; on les paie grassement , même lorsqu’ils tuent leur malade : mais dans cette affaire-ci l’on m’oblige , pour guérir le mien , de me fouetter jusqu’au sang, et cette cure si pénible doit rester sans récompense. — Ah! mon fils, que ne parles-tu? Si j’avais pensé qu’un honnête salaire pouvait te déterminer à ce que j’attends de toi , depuis long-temps je te l’aurais offert. Tu n’as qu’à régler toi-même le prix que tu mets à chaque coup de fouet , t’en payer d’avance sur l’argent que tu me gardes , et te mettre de suite à l’ouvrage.

Ces paroles firent ouvrir les yeux et les oreilles à Sancho. Il résolut de se fouetter tout de bon , pour augmenter le petit trésor qu il

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