‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 124 sur 127 · PARTIE II, CHAP. LIV · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAP. LIV

apportait à sa femme. Monsieur , reprit il , voilà qui est dit; je vais vous donner satisfaction. Ne me croyez pas cependant trop intéressé ; je suis père de famille , et c’est pour mes enfans que je travaille. Voyons, que me donnerez- vous pour trois mille trois cents coups de fouet ? je ne parle pas des cinq que je pourrais en rabattre; je veux faire bien les choses, et ces cinq-là déjà reçus iront pardessus le marché. — Mon cher ami, si le prix du remède devait être proportionné à celle que tu vas guérir, le trésor de Venise et les mines du Potose ne pourraient te payer. Mais je m’en rapporte à ta bonne foi : vois ce qui me reste d’argent , et prends ce que tu voudras.

— En conscience, mon cher maître, je ne peux pas faire ce que vous désirez à moins d’un quart de réal par coup : soyez certain qu’à tout autre j’en demanderais davantage. Ainsi donc les trois mille coups de fouet valent d’abord sept cent cinquante réaux, auxquels il faut en joindre soixante-quinze pour les trois cents autres : total , huit cent vingt-cinq réaux. Et je vous assure que c’est marché donné ; car je compte m étriller de manière que Ton puisse dire aux envieux de ma petite 'fortune , Celuilà ne Ta pas volée... Suffit , vous serez content.

— Oh I je le suis déjà , Sancho , Sancho mon

ami , Sancho de mon cœur! ma vie entière ne pourra suffire à te prouver ma reconnaissance. Si, comme je n’en doute point , Dulcinée reprend ses attraits , je ne me plaindrai plus du sort, je bénirai ma défaite , je rendrai grâce surtout à ta générosité. Quand commences-tu , mon fils? Pour accélérer cet instant, je veux ajouter cent réaux. — Quand , monsieur? cette nuit sans faute , et tout à l’heure , puisque j ’y suis.

Il court aussitôt prendre les licous de l’âne et de Rossinante, les joint ensemble pour en faire un fouet, s’éloigne d’une vingtaine de pas , résolu de terminer la douloureuse pénitence. Don Quichotte, qui le vit aller d’un air si déterminé , ne put s’empêcher de lui dire : Mon ami , je te recommande de ne pas Te mettre en pièces; ne frappe pas de manière que ta vie soit en danger; ménage-toi , je te supplie, ne jette pas d’abord tout ton feu. Je crains que tu n’en fasses trop; et je vais compter avec attention pour t’arrêter dès qu’il sera temps. Comptez, comptez si voui voulez, répond l’écuyer en se^ déshabillant , j’espère ne pas me tuer, mais je n’irai pas de main morte.

A ces mots, sur son dos tout nu, il s’applique deux coups vigoureux , qui lui font pousser un cri. Plein de courage , il redouble ;

PARTIE II, CHÀP. LIV. ao5 mais il ne put jamais passer le sixième. Ah! monsieur, s’écria- 1- il en s’arrêtant, j’ai fait un marché de dupe ; cela vaut au moins un demi-réal. Eh bien ! mon ami , tu l’auras , répond le héros généreux. Sancho reprend alors de la force ; mais le fripon , au lieu de faire tomber les coups sur ses épaules , les applique sur les arbres dont il était environné. Se trouvant mieux de cette manière d’accomplir la pénitence , il ne s’arrête plus un moment , frappe, refrappe à tour de bras, en poussant de si profonds soupirs , qu’on l’aurait cru prêt à rendre l’âme. Don Quichotte t tout attendri , lui criait : Mon fils , mon cher fils , arrête , arrête , en voilà bien assez pour une fois : j’en ai compté plus de mille. Tu te martyrises , mon enfant. Non, répondait l’écuyer, je me sens en train , je veux en finir , et ne pas voler mon salaire. Battons le fer tandis qu’il est chaud ; faisons moudre le moulin à présent que la meule est piquée ; surtout n’approchez point , monsieur ; je vais encore m’en donner un mille ; le surplus ne sera qu’un jeu. Il redouble alors de fureur , et frappe si vivement , qu’il ne restait pas un pouce d’écorce aux malheureux arbres qu’il avait choisis. Enfin , poussant un cri terrible en appliquant le plus tort de ses 4- 18

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coups : C’est ici, dit-il, que périt Samson. Et

il se laisse tomber sur la terre.

Don Quichotte , effrayé , se presse d’accourir, et de lui arracher son fouet. Je te défends de continuer , lui dit-il les larmes aux yeux ; songe , songe , mon cher ami , que ta vie est nécessaire à ta femme , à tes enfans ; conservetoi pour eux, je t’en prie ; et que Dulcinée attende que tes forces soient revenues. Puisque vous le voulez , répond Sancho , je renverrai jusqu’à demain la fin de cette grande affaire. Prêtez -moi seulement votre manteau , pour m’empêcher de me refroidir au milieu de ma sueur. Notre héros se hâta d’envelopper son écuyer, qui, s’appuyant contre un tronc de chêne, s’endormit bientôt d’un profond sommeil.

Le lendemain au point du jour tous deux se remirent en route. Don Quichotte osait à peine demander à Sancho comment il se trouvait. Celui-ci, sans entrer dans des* explications , pria seulement son maitre de ne point passer la nuit dans un village , parce qu’il avait pris la ferme résolution d’achever la pénitence , et qu’il aimait mieux la finir en plein air, surtout dans un bois , où la seule vue des arbres semblait soulager sa douleur. Don Quichotte y consentit , le remercia mille fois , et s’arrêta le

PARTIE II, CHAP. LIV. 207 même soir dans une grande forêt , où Sancho . toujours aux dépens , non de ses épaules, mais des hêtres, parvint enfin, sans trop de travail, à terminer l'enchantement de Dulcinée , dont lui seul avait été l'inventeur.

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